Bienveillance bien ordonnée commence par soi – même

J’ai commencé à réfléchir à la notion de bienveillance par l’éducation, quand j’étais prof en collège. Parce que le manque de bienveillance était tellement flagrant autour de moi (des profs vis à vis des élèves, des profs entre eux, des élèves entre eux etc…), et ça me blessait tellement (ces moqueries sur les élèves en salle des profs… je crois que c’est principalement pour ça que j’ai arrêté le métier) qu’il fallait que je trouve une réflexion qui justifie mon comportement intuitif.
Non je n’ai pas envie, comme on me l’a si souvent conseillé surtout les premières années et surtout dans les établissements difficiles, de ne pas sourire, d’être sévère pour être sévère, voire de faire semblant d’être sévère (“tu les mates bien le premier trimestre, et après c’est bon”), de ne rien laisser passer.
Oui tout a changé, surtout mon “autorité naturelle” quand je me suis autorisée à être moi-même – excellent conseil donné par une de mes proviseurs (et d’ailleurs ça rejoint déjà le titre de cet article) – et donc à être souriante en cours, douce aussi, immensément patiente et soudain impatiente, parfois à rigoler, parfois à changer de sujet, parfois à m’enflammer. Quand j’ai décidé de ne plus me pourrir la vie avec des tableaux progressifs de punitions que je n’arrivais même pas à retenir, et donc encore moins à tenir.
J’ai beaucoup mieux “tenu” mes classes et mes élèves quand je leur ai demandé comment ils se sentaient, quand j’ai fait des expériences diverses et variées avec eux, plus ou moins appréciées par mes collègues : autoriser à refaire un contrôle, prendre des moments en cours pour colorier des cartes (oui vous avez bien entendu, juste colorier, chercher le nom des pays sur le planisphère, le reporter, bien l’écrire joliment, et passer au pays d’à côté “ah Madame j’avais jamais entendu ce nom là, Pologne, c’est joli!” “Ah Madame je savais pas qu’il y avait tant de pays différent “ah Madame ça fait trop du bien de faire ça, ça détend”), voire même autoriser l’accès à ma tablette pour faire des jeux géographiques quand un exercice était fini ou quand l’attention faiblissait trop (pour tel élève qui bougeait dans tous les sens ou tel élève qui allait vraiment beaucoup plus vite que le groupe). Quand j’ai supprimé des notes dans les moyennes car elles plombaient trop. Et oui j’ai fait ça. C’est pas juste? Pas sûr.
Alors, bon, c’était un peu désordonné tout ça, ça manquait de cohérence et de constance, je ne suis jamais arrivée à faire ce que font certains collègues qui depuis des années patiemment construisent des façons de faire un peu différentes et … très efficaces en termes d’apprentissages à tous les niveaux. Je faisait feu de tout bois, toute idée puisée sur twitter, dans un mooc, sur un blog était bonne à essayer.
Mais c’était bien pour moi, c’était déjà ça, parce que je crois qu’ils étaient mieux, parce que la classe était toujours plus calme, parce que je prenais en compte leur état et ne rechignait pas à “discuter” avec eux 10 minutes pour faire retomber une tension et faire un meilleur cours après. Sans compter les 5 minutes de relaxation au début de chaque cours ou avant une interro (oui tu peux mettre ta tête dans tes bras, oui tu peux fermes les yeux, oui tu peux DORMIR! Leurs yeux incrédules. Leur plaisir. “Madame là on est super agités, on peut le refaire encore une fois?”).

Bref, ça c’était au collège. La conviction que bienveillance et exigence ça va de pair et que c’est l’opposé du mélange sévérité/laxisme qui est en cours la plupart du temps dans l’éducation nationale.

Ensuite j’ai eu un enfant et j’ai commencé à découvrir les notions de bienveillance éducative et parentalité positive en passant mes soirées sur des blogs de mères racontant leurs expériences à ce sujet (le seul que je continue à suivre c’est Mamandala et petit chou. J’en ai déjà parlé plusieurs fois. J’aime beaucoup son honnêteté, sa transparence, sa façon de prendre en compte la vie en globalité et pas de considérer l’éducation comme un domaine à part). J’ai lu Filliozat et essayé d’appliquer à la lettre ses conseils.

Ce qui s’est transformé en longs débats avec mon conjoint.
Quand je dis à mon fils : va prendre ton bain, qu’il dit non, que je fait semblant de ne pas avoir entendu, que je le laisse jouer 5 minutes et que je reviens ensuite en disant, “tu veux quel dinosaure pour jouer dans le bain”, je suis contente car il vient, se déshabille et y va tout content : ça marche.
Mais qu’est ce qui marche?  J’ai évité la crise de larmes, les pleurs et l’énervement du parent et de l’enfant.
OR : qui je contente ici? Mon fils? Ou moi? Certes la crise de larmes et tout le toutim c’est épuisant pour lui. Peut être que quand il pleure il y a des trucs qui se bloquent dans son cerveau ou ne sais quoi inhibitions des phéromones etc.
Mais, soyons honnête un tout petit peu, qui je contente surtout : moi! Moi qui ABHORRE le conflit! Pour son père, c’est beaucoup moins fatiguant de vivre 5 minutes de pleurs plutôt que d’élaborer une stratégie et de trouver des solutions pour l’attirer sans qu’il ne s’en rende compte – ce qui l’épuise d’avance!
Et l’enfant au milieu? Quelle attitude est la plus bienveillante? Franchement je ne sais pas.

Tout ça pour dire quoi.
Que la bienveillance avec les autres, c’est bien gentil, c’est super important, mais ça doit pas être le point de départ, ça ne peut pas être le point de départ. Parce que tant que ce n’est pas à soi même qu’on s’accorde une vraie bienveillance (reconnaitre ses besoins, se débrouiller pour trouver les conditions pour les assouvir, ne pas se juger, être patient avec ses défauts et ses fragilités), la bienveillance avec les autres ne marchera pas.
Au collège? J’ai fini par être arrêtée un mois une année, prendre 6 mois de congé parental la suivante, et une disponibilité finalement, et je n’ai pas envie d’y retourner.
A la maison? Je peux évidemment réussir à être exemplaire 5 minutes, par ci par là, super maman super patiente super créative à des petits moments bien identifiés de la journée. Mais : si tout à coup, avec un effet de contraste incompréhensible je craque et je m’énerve très fort ou si et me mets à pleurer pour un rien (prenons deux exemples parmi un éventail de réactions émotionnelles excessives possibles – mes préférées), quel message j’envoie à mon enfant? Quelque chose de au mieux contradictoire, au pire incompréhensible (vive les repères et le sentiment de sécurité). Et quel exemple je lui donne? Celui de quelqu’un qui professe des principes et ne les applique pas, d’abord. Et surtout : quel modèle je lui donne? Car le problème n’est pas une question morale mais d’efficacité! Puisqu’il m’imite! Puisqu’il apprend principalement en m’imitant, moi, et son père!
Si donc je suis parfaite 5 minutes et en pleurs juste après : comment puis-je penser que je lui apprends à prendre soin de lui et à avoir une certaine stabilité mentale et émotionnelle – ce que je voudrais qu’il acquière par cette éducation bienveillante.

Ouf, je suis retombée sur mes pieds.
Donc : si mon “objectif” éducatif, si tant est qu’on puisse parler avec ce vocabulaire pour le moins louche, est que mon enfant apprenne à être autonome : qu’il se sente suffisamment en sécurité vis à vis de lui-même et des autres pour avoir confiance dans la vie, vivre au moment présent, oser faire ce qu’il veut et être ce qu’il est (et donc ne pas se laisser envahir par des émotions lourdes et pesantes comme : la peur et la colère, venez là mes préférées, vous qui pouvez l’air de rien tout bloquer si on vous accorde un peu trop de place), si, donc, tel est mon objectif, mon envie, mon désir, mon espérance (aller je vais varier les champs lexicaux) pour mon fils, la seule chose, je dis bien la SEULE, que je puisse faire, et j’en suis maintenant absolument convaincue, c’est de, moi-même, incarner une telle attitude, vivre ainsi. Au quotidien, instant après instant, avec le plus de stabilité. Tout à l’heure dans le bain on parlait du fascisme (oui je sais il n’a pas 4 ans mais son père a utilisé le mot et il a posé la question, donc j’ai essayé de faire une définition vraie et simple – et j’ai conclu en lui disant qu’il est et serait toujours un être libre qui pouvait penser ce qu’il voulait dans sa tête et dans son coeur, ce à quoi il a répondu en me regardant droit dans les yeux “merci maman”) : donc là par exemple je peux lui dire des choses, lui expliquer, mais si moi, avec qui il vit au quotidien, je ne suis pas libre de penser ce que je veux dans mon coeur et dans ma tête, cette discussion ne sert à rien.

Et pour ça : je suis obligée  d’être bienveillante avec moi même. Et avec le mot bienveillance je n’entends pas du tout laxisme, tolérance molle – ce que j’avais beaucoup de mal à expliquer à mes collègues septiques d’ailleurs les rares fois où on en parlait. Je n’entends pas : me laisser aller, glander des plombes, me laisser porter par les autres etc. Ni : uniquement : me faire un soin chez l’esthéticienne ou faire une soirée entre copines.

Non, pas du tout, au contraire, j’entends une grande exigence et une grande précision. Etre bienveillante avec moi-même c’est savoir qui je suis, ce qui me fragilise, ce qui me solidifie.
Comprendre pourquoi, certes, dans un premier temps, mais ne pas trop se focaliser là dessus (pourquoi comment ma vie mon nombril ma psychanalyse en long en large et en travers, intergénérationnel et vies antérieures : super, mais à un moment faut être bien concret, c’est ici, maintenant, que tout se joue). Agir.
Donc : ça peut être la soirée entre copines ou l’épilation, la soirée sans enfant, tout ces petits moments bien concrets et tout petits qui sont nécessaires parfois pour reprendre pied.
Mais si ce sont des moments volés dans un tourbillon permanent, c’est louche. Si la soirée entre copines est LA respiration qui libère tout à coup, c’est mauvais signe. Signe que le reste est étouffant. Alors que c’est le tout le reste, le tout le temps, le jour après jour, qui devrait être respirant.

Pour avancer là dedans, je suis passée par plusieurs phases. En 2013 mon copain m’a offert le livre de Julia Cameron Libérez votre créativité. J’ai trouvé ça un peu kitsch mais j’étais tellement loin de moi même et j’avais tellement besoin de retrouver un fil que j’ai fait le programme qu’elle propose avec application. Cela m’a permis d’identifier à la fois des zones de blocages, des enfermements, et aussi des envies, des valeurs, des goûts que j’avais oubliés. Cela m’a permis de faire le tri dans mon entourage (favoriser les amis qui agrandissent en vous le sentiment d’être vous-même, et ceux qui incarnent dans la manière dont ils vivent concrètement les valeurs que vous aimez), et d’aller vers une vie qui me ressemble plus.

Et aujourd’hui je continue, ça passe par ces fameux petits moments juste pour moi, les “rendez-vous avec l’artiste” comme dirait Julia Cameron (écrire cet article, faire un sketchbook, regarder des vidéos pour apprendre à faire de l’aquarelle, aller à la poterie, faire une ballade, retrouver mes amies pour la photo), ça passe aussi des gens qui m’aident, les proches aussi justement (et c’est comme pour les enfants : si je pense que mon fils n’apprendra qu’en fonction de ce qu’il voit que je suis et que fais , je sens aussi que j’apprends en côtoyant des gens qui m’inspirent et qui incarnent les choses que je veux vivre).
J’ai encore du chemin à faire pour identifier / dire / faire, dans l’instant ce dont j’ai besoin pour être bien, mais je le fais de mieux en mieux. Et puis, instant après instant, j’essaie d’être témoin de mes pensées et mes émotions (plutôt que de m’y identifier) et de les laisser tranquillement filer, pour rester centrée, pour garder mon énergie, et la garder pour ce qui est vraiment important pour moi.
Et du coup : ben je pense qu’avec mon fils je suis plus bienveillante. Au vrai sens du terme. Là tout de suite par exemple il s’ennuie un peu, il a fini ses coloriages. Et bien je ne vais pas le voir pour jouer avec lui. Mais je réponds à sa demande tant qu’il ne me gêne pas pour écrire. Il est sur mes genoux et il regarde dans ma trousse à maquillage. Mais je ne perds pas le fil de mon inspiration. Il est bien et moi aussi, ça me parait mieux que toutes les recettes éducatives et les planning d’activités qui me foutent la pression.
Cela marche aussi dans le couple, avec les proches. Si j’ose dire non à ce que je ne veux pas trop, demander ce dont j’ai besoin, appeler à l’aide parfois et filer un coup de main ou une oreille attentive quand je le peux, j’ai plus de chances d’être vraiment là, de ne pas me casser à la dernière minute. Et je peux rendre à l’autre ses propres émotions, me sentir plus libre. Cercle vertueux.

A suivre!

 

 

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