Prendre parole et faire défection (EN)

“Pour Albert O. Hirschman, grande figure des sciences sociales, la seule manière pour un individu d’exercer du pouvoir sur une organisation consiste à actionner alternativement deux leviers : la prise de parole (voice) et la défection (exit).” Début d’un article de l’Obs pas super passionnant mais qui pose de nouveau les questions du changement dans l’Education Nationale (le système peut il changer de l’intérieur?). 
 
Vis à vis de l’Education Nationale, en tant que prof, j’ai choisi de faire défection, car essayer de faire différemment “de l’intérieur” me coutait trop. Je respire depuis, malgré parfois la nostalgie des élèves. J’aimerais prendre la parole davantage pour exprimer ce que j’ai ressenti pendant cette expérience et les raisons de mon choix. A suivre peut être, j’espère. 
 
En tant que parent, c’est plus compliqué.
L’Education Nationale reste un des seuls lieu de brassage social de notre société (et encore, évidemment, c’est davantage vrai à la campagne où il n’y a qu’un seul établissement qu’ailleurs où la mixité scolaire est toujours moins forte que la mixité sociale, surtout du côté des établissements très bons ou très difficiles), et on a envie que son enfant puisse rencontrer d’autres enfants d’autres milieux.
Le privé sous contrat majoritairement catholique fonctionne globalement de la même façon que le public (valeurs, organisation etc). 
Le privé hors contrat alternatif peut parfois être très intéressant (mais il y a peu d’établissements), parfois balbutiant (intéressant mais est ce que les enfants ne vont pas en payer les frais), et il est soit très cher (pas possible et bosser plus pour payer ça n’est pas envisageable pour moi, puisque mon objectif est de travailler moins et de vivre plus avec mon enfant) soit peu cher mais avec des formateurs sous payés (impensable sur le plan éthique et social).
Reste l’école à la maison, qui pose 2 problèmes de taille
1. être l’instit de son propre enfant…. bof + ça demande un travail de ouf (vous savez comment on apprend à lire à quelqu’un vous??? j’ai beau avoir été prof 10 ans, gérer un gamin en petite section je n’en ai aucune idée). 
2. quid de ses projets perso (étant entendu qu’on a d’abord réussi à résoudre le problème financier : un seul salaire et / ou travail à la maison à temps partiel ET réduction drastique des besoins monétaires + qu’il y a d’autres enfants  et adultes disponibles en journée dans le coin aussi pour que la socialisation soit assurée – à lire les témoignages de non-sco c’est apparemment le point le plus facile à gérer).
Pour résoudre le premier problème il faudrait sans doute s’orienter vers le unschooling (vs homeshooling) : je ne fais pas des leçons à la maison (via le cned, des cours organisés, un emploi du temps, des matières etc = le même fonctionnement qu’à l’école mais en plus cool, avec ou sans les notes et la pression), mais je vis tout simplement, avec mon enfant. Je parie sur le fait qu’être moi même et l’inviter dans ma vie et mes occupations, lui fournir un environnement riche et varié et des interactions sociales diverses, lui permettra d’apprendre  à être autonome et à avoir suffisamment confiance en lui pour apprendre ce dont il a besoinau moment ou il en a besoin.
Ce qui implique de beaucoup travailler sur soi. 
Pour connaitre ses propres besoins et savoir les écouter, développer ces propres centres d’intérêts afin de donner à l’enfant l’exemple d’un adulte responsable et autonome.
Pour être disponible, savoir écouter quand l’enfant a besoin de nous = et donc être capable de mettre de côté ses préoccupations, un rythme qui tourne sur lui même acquis par habitude (quand je rentre souvent j’ai envie de tout ranger, de faire à manger, hop hop hop, et qu’est ce qui m’empêche de m’assoir avec mon fils, de prendre un gouter ensemble, de faire un puzzle, puis de faire à manger avec lui? juste l’habitude, l’engrenage dans ma tête). 
Pour avoir vraiment confiance en la vie (si mon enfant n’apprend à lire qu’à 11 ans… ben c’est très bien il n’est pas en retard… :  le lâcher prise). (voir sur ce sujet en avance / en retard un autre article de Mamandala ici). 
Et de revoir complètement notre manière de concevoir les apprentissages : il n’y a  peut être pas une banque de données minimales à se fourrer dans le crâne avant tel âge pour pouvoir (? quoi au juste? faire partie de la société?) (et d’ailleurs tout enseignant d’un collège normal sait bien que beaucoup d’élèves ne l’ont pas acquis, ce socle commun de connaissances et de compétences) (et d’ailleurs bis tout le monde ne me disait il pas, quand j’annonçais que j’étais prof d’histoire-géo “ah l’histoire, je détestais ça à l’école, mais qu’est ce que j’aimerais en faire maintenant”).
Tout le monde est capable d’apprendre. Mais tout le monde ne le sait pas. Le sentiment d’incompétence ou d’incapacité est si bien ancré qu’on croit en général qu’on ne peut savoir faire que ce qu’on sait déjà faire.
Et puis : les gens ont des intérêts et des aptitudes variées : je lis vite et sait bien résumer un texte (ce qui m’a permis d’avoir de bonnes notes à l’école) mais je suis incapable (et complètement inintéressée) par le fait de démonter un objet, identifier ce qui ne va pas, réparer. Et on a besoin de gens qui savent faire ces deux choses très différentes! On est pas obligé de tous savoir tout faire! (ou en ce qui concerne l’école : de tous savoir rester assis 8h, écrire, écouter sans rien dire, et faire marcher la partie super mentale de notre cerveau…).
Avec tout ça on a pas besoin de se former, de préparer des milliards de choses et d’activités, pour déscolariser son enfant. On peut juste le laisser jouer et lire, l’observer et lui proposer des choses pour le faire juste aller un peu plus loin sans pour autant le mettre en difficulté, se balader, visiter des choses, aller voir des gens, cuisiner, se reposer, s’occuper des animaux, de la maison, de soi.
 
Mais il y a le 2e problème ( le temps pour soi / pour ses projets).  L’âge où on a des enfants correspond souvent (c’est le cas pour moi du moins) à l’âge où l’on se pose des questions sur ce qu’on a vraiment envie de faire. Après une dizaine d’années d’expérience dans un premier métier…. ça titille.  (J’ai jamais su complètement et je ne sais toujours pas mais bon, la direction au moins est plus claire, et puis déjà, j’ai fait un premier pas : arrêter l’EN, et un 2e : refaire du théâtre).
Et donc : il faut du temps pour avancer là dessus. Pour se poser, se poser les bonnes questions, revoir ses priorités de vie etc. Et le cas échéant se former à autre chose etc.

Par exemple ma priorité est : vivre plus tranquillement, plus lentement. Donc moins (ne pas) travailler, mais passer ce temps avec mon fils, faire un potager, prendre soin de mon corps, de la maison, de nous…, le tout tranquillement  et pas coincé dans un emploi du temps saucisson (genre je me lève à 5h30 comme ça j’ai 40 minutes pour faire de la méditation/ un jogging / un article pour le blog / des lectures importantes). Du coup il faut revoir tout : nos besoins matériels véritable, est ce qu’il faut absolument autant d’argent pour les combler, comment on peut faire autrement etc. Mais aussi : quelles sont les priorités personnelles? 

Avancer sur ses projets, est ce que c’est forcément du temps seule?
On est un peu conditionnés à penser que si on “garde” un enfant, on “ne peut rien faire d’autre”. Je suis sure que c’est faux. Qu’on peut apprendre à faire chacun des choses, même avec un enfant de 3 ans et demi. Je vois bien que  souvent, si je consacre à mon fils une demi-heure de vraie attention avec lui au moment où il me le demande (ou sans trop le faire attendre), ensuite il peut jouer tout seul pendant au moins une heure ou deux. Donc si on est plus souples avec nous mêmes, on peut être avec son enfant, et pouvoir faire des choses “pour soi” (certes sans isolement complet et avec la probabilité d’être interrompu). 
De même, on est conditionnés à faire, vite fait, le ménage, la cuisine, tout ce qui concerne les tâches domestiques sans notre enfant (quand il n’est pas là, ou en le mettant devant un dessin animé… etc). Or, si on considère que prendre soin de la maison, de son corps, de sa nourriture, est une priorité, on peut le faire avec lui. Cela prend sûrement un peu plus de temps mais il apprend plein de choses, on passe un moment ensemble, et ensuite potentiellement il peut aller jouer dans sa chambre pendant que moi je peux écrire tranquillement à mon bureau, le repas prêt et l’enfant tranquille.
L’idéal serait quand même de pouvoir faire des groupements de parents de confiance, pour se libérer quelques jours par semaine. A 3 familles on donne chacun un jour ou deux pour les enfants de tout le monde, du coup chaque parent amènerait ses propres trucs et envies et ils feraient plein de choses différentes. 
 
J’en suis là de mes réflexions.
Concrètement, même si ça ne se passe pas très bien, mon fils va continuer à l’école publique. Je vais me renseigner sur l’école catholique. Je vais essayer d’aller souvent le chercher à midi, même si on me dit tout le temps “mais non il faut que tu prenne du temps pour toi” : car je préfère le savoir bien et tranquille, et arriver à ne pas dissocier “le temps pour moi” et le “temps avec lui”. Le temps devrait toujours être pour moi.
C’est mon temps et ce sont mes instants, la seule réalité qui soit. Le fait que les autres soient là ou que des choses soient à faire ne devrait jamais contrecarrer ma sensation que mon temps est à moi.
(Ce qui n’empêche pas d’avoir besoin aussi d’avoir du temps seul, mais ce n’est pas la même chose).
La déscolarisation viendra peut être petit à petit, mais on n’est pas prêts.
 
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