“Et ils avaient des capes?”

Hier à l’école maternelle ils ont fait l’exercice anti attentat préconisé par le ministère.

On ne sait pas exactement, apparemment la consigne était de ne pas formuler aux élèves de quoi il s’agissait. Courir se cacher sous les tables, faire l’étoile, comme sous forme d’un jeu. Nous étions prévenus sur le cahier.

J’avais hésité à lui faire manquer cette journée d’école là. On a eu une grande discussion la veille avec des amies à ce sujet. Ne pas participer à la parano ambiante, et en même temps, ne pas chercher à protéger son enfant de la société et de l’époque dans laquelle il vit, lui donner les armes pour les comprendre et se positionner. Pour moi toujours cette question difficile entre deux alternatives : il doit apprendre à s’adapter au monde / si on veut que le monde change un peu il faut éduquer les enfants différemment pour qu’ils aient les moyens de construire autre chose. Entre ces deux pôles des milliards de décisions chaque jour (sur l’école notamment, évidemment LE gros sujet).

En rentrant il n’a pas voulu raconter à son père ce qu’ils avaient fait lors de cet exercice. En même temps en général à la question « alors qu’est ce que tu as fait à l’école aujourd’hui», classiquement, il répond « rien » (je pensais que c’était les ados qui faisaient ça mais non, les petits aussi).

Ce matin au petit déjeuner j’ai décidé de parler de tout ça un peu plus ouvertement.

Je lui ai re-raconté les attentats tels que nous les avions vécu l’an passé.

Tu sais l’exercice que tu as fait à l’école (“Oui, c’était pour si les policiers viennent nous tirer dessus” – bon. Effectivement il faut des explications), c’est à cause de quelque chose qui est arrivé l’année dernière. Est ce que tu t’en souviens? Est ce que tu veux que je t’en parle. Oui.
Tu te souviens que nous étions à Paris pour quelques mois, dans l’appartement de la grand-mère d’Helene? Tu te souviens qu’un soir on a eu très peur parce que des messieurs sont venus dans la ville et ont tiré sur des gens et les gens sont morts.

Je me concentre pour décrire les choses de manière simple, vraie, mais pas trop en dire, inutile il n’a que 3 ans. Je me base sur ce qu’il avait compris à l’époque : après ce week end horrible, où il n’avait rien dit, il avait déclaré à sa baby sitter « tu sais maman elle est triste parce que des messieurs sont venus en moto avec des pistolets et ils ont tiré sur tout le monde et les gens sont morts ». Le lendemain il m’avait regardé en rentrant de la crèche : « Maman, je sais que tu pleure parce que tu as eu très peur mais que tu veux pas que je te voies ».

Le choc de ces paroles. De me rendre compte que ce principe sur lequel je me basais un peu comme une évidence mais sans trop y prêter d’attention (ils comprennent tout même même s’ils sont tous petits) m’était apparu de manière radicale et crue. Nous avions cherché à ne pas formuler les choses, nous avions évité les écrans et les journaux devant lui. Mais bien sûr nous avions discuté entre nous, passé des heures au téléphone, essayé de se retenir de pleurer.

Tu te souviens que nous étions chez mon amie J. pour faire la fête (elle venait brillamment de soutenir sa thèse), il y avait plein d’autres enfants, et puis quelqu’un a vu qu’il s’était passé quelque chose de grave près de l’endroit où Papa était et là, moi j’ai eu peur parce que je n’arrivais pas à lui téléphoner pour savoir s’il allait bien. Après je lui ai parlé au téléphone et j’étais rassurée parce qu’il n’avait rien mais j’avais eu peur et j’étais très triste de ce qui arrivait.

Tu te souviens, ensuite on a dormi tous les deux, et on attendait qu’il appelle pour dire qu’il était bien rentré. J. est entrée avec le téléphone à 3h du matin pour que je lui parle.

(Ce soir là le papa jouait au théâtre, à République. Comme des centaines de gens on essaye de ne pas se refaire le film à l’envers du genre : et si tu étais sorti un peu plus tôt et que tu étais allé boire un verre comme tu l’avais prévu, et si tu étais allé là au lieu de là STOP. Il est sorti alors que les attentats avaient déjà eu lieu. Il était à République, il a été pris dans un mouvement de foule, il est rentré au théâtre où ils ont été cantonnés par la police pendant plusieurs heures. Il y avait des filles hystériques et des mecs en stress, mais il n’a rien vu, rien entendu, il était sain et sauf et nous n’avons pas perdu de proches. TOUT VA BIEN POUR NOUS.)

Je le sens très concentré. Il commence à me poser des questions. “Et ils étaient comment ces gens? C’était des monsieurs? Ils avaient des casques? Ils avaient des fusils? Ils étaient noirs?” (Là mon coeur est terrifié : comment est ce possible. Je me raccroche à ce fait que mon fils décrit souvent le sens par la couleur des habits qu’ils portent : untel est jaune quand il a un tee shirt jaune, noir quand il a un tee shirt noir. Je ne pense pas, non, je ne pense pas au fait que peut-être ce sont des choses qu’il a entendues à l’école, ou que c’est un imaginaire collectif raciste dont il est déjà imprégné).

“Ils avaient des capes?”

Je lui dit que c’était des gens normaux, comme nous, habillés normalement, pas des monstres avec des capes ou des casques etc comme les personnages imaginaires avec lesquels il joue (et je ne sais pas si je dois dire ça???). “C’était des humains?” Oui, c’étaient des êtres humains, parfois ils font des choses qu’on a du mal à comprendre et à accepter.  (???????) (Devrais-je le laisser imaginer que ce sont des monstres imaginaires? J’ai l’impression que je peux dire que parfois les humains font du mal. Mais je ne suis pas sûre de moi.).

Je lui dit que s’il y avait beaucoup de policiers et de militaires dans la rue les jours (ces longues immenses semaines) qui ont suivi, c’était pour rechercher ceux qui avait fait ça, les punir, les juger. (Le papa ensuite me dira ensuite quand je lui raconterai cette conversation : pourquoi tu ne lui a pas dit la vérité? et je me rends compte que je ne sais pas, je ne sais plus ce qu’il s’est passé. Qui était qui dans les terroristes, qui a été tué, je ne veux pas le savoir, j’avais été terrorisée d’apprendre qu’on avait retrouvé le téléphone d’untel sur les lieux du crime, qu’il était là, qu’il avait regardé la scène, les secours – quelque chose comme ça je n’en suis même pas sûre mais c’est de tout cet évènement ce qui m’a le plus terrifié. Et puis j’ai un peu voulu mentir aussi, je n’ai pas envie de dire que la police tue aussi, c’est trop compliqué, et pour moi ça reste inacceptable je crois. Que quelqu’un s’arroge le droit de vie et de mort sur un autre, qui qu’il soit. C’est ce que je dis à mon fils quand il joue à tuer et que je n’aime pas trop, ou qu’il tue des insectes : ce n’est pas nous qui pouvons décider de la mort des autres, c’est une règle pour tout et tout le monde. Alors pourquoi les policiers le pourraient??????).

(D’ailleurs dans les discussions que nous avions eues l’an dernier, il avait donc 2 ans et demi et j’étais stupéfaite de parler ainsi avec mon petit garçon qui n’était plus un bébé pour toujours je m’en rendais compte j’étais bien obligée : il avait demandé : mais si les militaires et les policiers sont là pour nous protéger, pourquoi ils ont des armes eux aussi?
J’étais complètement désarçonnée. Il a posé depuis cette question plusieurs fois. De nombreuses fois!
Et l’autre jour il m’a raconté son cauchemar : des policiers venaient à l’école pour les protéger mais il se trompaient et ils tiraient dans les vitres vers les enfants qui se cachaient sous les tables mais ils mourraient.)

“Est ce que tu les as vus?” Non je n’étai pas là puisqu’on était dans la maison de J.

Et papa il les a vus? Il les a vus par la fenêtre? Non, non plus, il était trop loin, il ne les a pas vu.

Alors comment on peut savoir comment ils étaient?

Un peu après j’essaie de rattraper mon objectif dans cette discussion : parler de ce que nous avons pu ressentir, tous les 3, dans cet évènement. Et dire que si à l’école on fait ça c’est pour savoir comment faire en cas d’attaque. Mais là je m’embrouille un peu puisque je voudrais lui dire que personne n’a peur alors que tout montre l’inverse.

Je laisse tomber et passe à autre chose, on regarde les vidéos que les nanas de la crèche avaient fait l’an dernier et nous avaient donnés sur une clé usb que j’ai retrouvé ce matin. Il veut rester avec moi et ne veut pas aller à la halte garderie. J’ai tout le mal du monde à le convaincre, et je lui promet que je vais aller le chercher tôt. Je me force à ne rien surintérpréter.

Je me rends compte que j’ai levé un énorme tabou pour moi : reparler des attentats avec lui. Un moment que nous avons vécu ensemble, ou j’ai été stupéfaite qu’il comprenne tout, et dont je n’ai jamais reparlé ensuite. Depuis il joue au pistolet sans arrêt,nous raconte qu’il n’a pas peur de la guerre etc. C’est très difficile pour moi, j’ai été complètement hystérique avec le fait qu’on lui offre des playmobils chevaliers et qu’il regarde des dessins animés dans lesquels les personnages se battent, j’avais l’impression qu’on favorisait cet imaginaire de la violence quand j’aurai voulu qu’il ne joue qu’avec des personnages neutres en mode Steiner. En acceptant petit à petit qu’il pouvait jouer avec ce qu’il aimait, des chevaliers et des pirates, que je devais le laisser trucider tout le monde, que ce mode imaginaire était important, en trouvant les limites avec les jeux et les dessins animés (que les dvd de la médiathèque choisis ensemble par exemple, évidemment pas d’armes à la maison, ok pour faire sembler de tirer quand il joue mais pas sur les gens même pour de faux etc), j’ai cru que je m’étais pacifiée avec tout ça. Mais pas du tout. Je lis un mini entrefilet sur la commémoration à Nice j’ai les larmes aux yeux. Il me pointe en faisant semblant de me tirer dessus je réagis parfois de façon complètement épidermique. Ces attentats m’ont profondément fait peur et choquée. C’est tout. Et si d’autres ont vécu bien pire que nous je reste choquée, et je dois l’accepter. Je m’en rends compte un an après. Il a vécu ça avec nous. Je ne peux pas le mettre sous le tapis. C’est tout c’est un fait qui fait partie de mon histoire, et de son histoire. Je crois qu’il faut en parler.
Et si la guerre fait autant partie de son imaginaire, ce n’est peut être pas uniquement par ce “c’est normal c’est un garçon”, ou je ne sais quoi d’autre, c’est peut être le signe, tout simplement, qu’il a aussi été marqué par tout ça. Evidemment! Comment ai-je pu ne pas le voir!

Je me suis arrêtée sur le bord de la route pour écrire avant d’aller le chercher. Il y a une sublime interprétation de la sonate au clair de lune à la radio. Je vois les collines, les champs, j’ai croisé un mec qui marchait dans la couronne formée par les arbres de la forêt, avec son cheval.

 

Dans le livre que j’adore il y a ce passage : je t’aime parce que tu ne seras jamais à moi.

Mon fils j’essaie de t’accompagner sur ta route je suis comme je suis, tu es comme tu es, le monde est comme il est, et on va se tenir droit avec tout ça.

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