Une matinée

A 6h il a hurlé. C’était le noir dans la chambre, la veilleuse s’était éteinte, il ne comprenait pas pourquoi je n’étais pas dans le bureau, je l’ai rassuré, je lui ai expliqué que je n’avais pas envie d’y dormir car ça me faisait mal au dos, puis que c’était encore la nuit et qu’il fallait se rendormir. Il a voulu voir la nuit, j’ai espéré que le ciel ne serait pas trop clair et qu’il ne se rendrait pas compte de ma petite/presque supercherie. On a ouvert les volets, c’était bien la nuit, on a vu des étoiles, ça sentait bon et il y avait un bon air, il était content, il s’est recouché, je suis remontée dans ma chambre. Dehors on entendait plein de bruits, des insectes, des oiseaux, le chien du bar qui aboyait, mais je me suis quand même rendormie.

Puis il était déjà 9h. Je l’ai entendu se réveiller. Je l’ai entendu aller chercher dans son étagère la boite qui contient ce petit jeu que j’ai pris chez Christine quand on a vidé sa maison, un peu dubitative, et qui rencontre un succès inespéré : une sorte de petit cinéma manuel, ça a la forme de jumelles, dans lesquelles on peut glisser un disque composé de plusieurs images, on appuie sur une manette sur le côté, le disque tourne, et on voit défiler les images. J’ai entendu le clic un certain temps. Puis la boite de playmobils. Puis il est sorti de sa chambre et a commencé à chanter sur le pallier. Je lui ai répondu en l’imitant, ça l’a fait rire. Il m’a dit maman tu viens prendre le petit déjeuner?,  je lui ai dit et toi tu viens me faire un bisou?,  je me suis dit que c’était pas super de lui réclamer un bisou, il est monté, il y a toujours ce moment que j’adore où on voit sa petite tête dépasser de l’escalier, et apparaitre petit à petit, il y a toujours un petit jeu, on a rigolé. Il a couru vers moi et j’ai pensé à l’an dernier quand il venait chaque matin et qu’on entendait ses petits pas, touc touc touc touc touc touc qu’est ce que j’adorai ça. On a rigolé, on a chanté, on est descendus, il voulait des céréales, puis non, une tartine de confiture, et regarder la carte animée qu’a envoyé Maminou, avec le casque sur la tablette, il l’a regardée trois fois de suite pendant que je préparais sa tartine, son yaourt. Et pour moi, sur l’inspiration d’une photo instagram que j’avais regardée dans mon lit, des tartines d’avocat avec du parmesan, un jus de citron et du sésame. J’étais fière de moi. J’ai pris une photo. Je me suis assise à côté de lui sur le canapé, on a discuté. Je lui ai donné la fin du petit pot de pâte à tartiner qu’on avait acheté pour les vacances, pour qu’il le racle avec les doigts, il a mis la main toute entière, on a rigolé, il a léché ses doigts, il a dit J’aime bien le nutella tout seul, j’ai pensé tu m’étonnes. Je lui ai demandé d’aller se laver les mains, il n’a pas sorti complètement sa marche alors il était un peu en déséquilibre, sur la pointe des pieds, contre l’évier. Il y avait une boite en plastique, la cafetière et un verre dans l’évier, il a passé un quart d’heure à jouer avec l’eau. J’étais sur le canapé, partagée entre le plaisir de l’entendre raconter ce qu’il faisait et la culpabilité de gâcher de l’eau. J’ai pensé aux gens qui doivent aller chercher l’eau qu’ils consomment dans un seau et je me suis dit que ça devait vraiment instaurer, pour les enfants, dès le plus jeune âge, un rapport complètement différent à la vie d’être dans un contexte de rareté quand nous sommes dans un contexte d’abondance tel que des milliers de personnes ont l’obsession du désencombrement. Tellement bizarre. Il y avait de l’eau par terre mais pas trop, sur son pyjama aussi, et encore du chocolat sur les mains. J’ai mis de la musique. Il a voulu venir dans mes bras pour danser et on a dansé, on est trop marrés, on voyait nos reflets dans les miroirs et on faisait les mêmes gestes, des grands signes de bras ou tirer la langue. Je me suis dit comment je vais faire pour remettre la chanson quand elle va s’arrêter. Puis je me suis dit : pourquoi tu pense à ça profite de ce moment ça va peut être pas durer toute la chanson. Et de fait, c’était terminé, j’étais fatiguée, je m’étais un peu trop enthousiasmée moi aussi, j’ai pensé qu’il fallait que je veille à plus de stabilité émotionnelle même dans un moment comme ça où je savoure la liberté partagée avec mon fils. (Mêlée d’un mini soupçon de culpabilité de ne pas faire comme tout le monde, de ne pas aller au travail, de ne pas l’emmener à l’école). Je me suis assise sur les marches en lui annonçant qu’on allait partir à Kangouroule, puis j’ai senti l’odeur du pus qui avait collé dans ses cheveux puisqu’il a tellement gratté ses piqûres d’araignées. Je me suis dit je ne peux pas l’emmener comme ça.

J’ai annoncé qu’il allait prendre un bain avant d’y aller. Il ne voulait pas du tout. Je suis montée à l’étage, il a commencé à le suivre mais s’est blotti dans les escaliers. J’ai commencé à faire couler le bain et je suis revenu le chercher. Il ne voulait pas du tout. J’ai senti qu’une tension montait. J’ai voulu l’emmener vers le bain mais il s’est mis en colère, il a commencer à me tirer, me taper indistinctement, en disant « je veux pas, je veux pas », il me poussait en s’accrochant à moi. J’ai essayé de le calmer mais ça n’a pas marché alors je l’ai amené dans sa chambre en lui disant je serai là quand tu seras plus paisible. Et je suis partie dans la salle de bain. Il a commencé à jeter tous ses playmobils un par un dans le bureau en pleurant plus fort. Je suis revenue et je suis assise dans le bureau, bras ouverts. Il a lancé un playmobil vers moi.

Je lui ai dit tu veux en prendre 2 ou 3 pour le bain? Il a répondu plein, j’ai dit ok, il a dit avec des épées, j’ai dit fait bien attention, il a dit tiens tiens! j’ai dit non, prends ce que tu peux prendre dans tes mains. Il est allé dans la salle de bain, il a enlevé son pygama, j’ai enlevé sa couche, des boutons d’araignée sont en sang sur le bas de son dos, ça m’a fait grimacer – et presque culpabiliser, mais je ne sais pas pourquoi au juste, il est monté dans le bain, je me suis dit ouf, puis je me suis dit, il est quand même super fatigué j’ai bien fait de dire à la maitresse qu’il ne viendrait pas le mercredi. Il s’est mis à jouer très calmement dans le bain, je me suis dit que la méthode de la fille dont j’ai entendu parlé hier sur un blog (comme je le raconte ici) ne m’intéressait pas parce que j’avais déjà fait les premières étapes de désencombrement et de rangement et que ma maison n’est pas vraiment crade, mais je me suis demandée quels sont les rituels quand on en est là, et je me suis dit que ma soeur était un bon exemple, elle fait rarement un grand ménage mais tout le temps plein de petits, nettoyer toute la cuisine après chaque repas, passer un petit coup sur les taches par terre ou sur une porte d’étagère, et c’est tout le temps propre. Je me suis dit que je pourrais essayer de faire ça même si ça me parait un peu anxiogène. J’ai pensé que j’étais plus exigeante sur le bazar quand mon conjoint est là, quand je suis seule je laisse des trucs trainer ils ne me dérangent pas par exemple je n’avais pas complètement fini de ranger toutes les affaires du petit déjeuner et si c’est lui qui fait ça ça m’horripile, et en même temps je me suis dit que j’étais toute seule avec le petit donc quelque part c’était normal, mais j’ai pensé aussi que c’était une fausse excuse, c’est juste que je ne suis pas très tolérante avec lui. J’ai commencé à nettoyer les toilettes pendant qu’il jouait toujours très paisiblement. Puis le lavabo. Puis la douche. J’ai rangé quelques trucs qui trainaient. J’ai pensé que c’était agréable de faire ça en étant avec lui et que ce n’était pas grave de l’emmener plus tard à la halte garderie, que si je l’avais emmené plus tôt et que j’avais fait du ménage ensuite ben ça aurait été pareil mais que là on passait un bon moment donc je pouvais me détendre. Je lui ai lavé les cheveux. Je me suis habillée, coiffée, lavé les dents, maquillée j’avais pas envie, pas envie de sentir des produits sur mon visage, j’ai pensé qu’à Paris je n’aurai pas osé sortir pas maquillée et que c’était bizarre de s’en foutre ici. J’ai préparé son sac de couchage, je lui ai demandé s’il voulait sortir du bain il a dit oui, il a demandé si je l’avais lavé j’ai dit oui mais je l’ai relavé un peu, je me suis dit mais pourquoi tu fais ça, il est sorti je l’ai enveloppé complètement dans la grande serviette verte.

Et il y a eu un moment suspendu. Très court. Enfin dans ma tête le flux s’est un peu calmé. Pourtant j’étais bien depuis ce matin, mais tout le temps en train de penser que j’étais bien. Et là j’étais juste bien. Un peu penchée vers lui, qui se tenait debout contre mes jambes, complètement enveloppé dans la grande serviette verte. Tout s’est arrêté un instant.

Puis il est habillé, il était fatigué, je l’ai mis dans la voiture avec le cd d’NTM qu’il aime écouter avec son père, j’ai chargé les choses que je voulais donner en allant au marché, on est partis. Je n’ai pas pris la bonne route, je me suis dit que j’étais pas très centrée, je lui ai dit que j’avais pas pris la bonne route, j’ai dit c’est pas grave on va faire un petit détour, il a dit oui, en tous cas là on voit du foin. J’ai bien aimé qu’il dise ça.

Il était content d’arriver à Kangouroule et je suis partie au marché. Il était 11h30. Il ne s’étais pas passé grand chose mais prendre le temps ça prend du temps.

Et encore, en moi le rythme n’était pas si lent.

Mais quand même, c’était bien.

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