Je ne suis pas rentrée

Je ne suis pas rentrée.
Mon fils oui.
Au moment où je cesse d’être prof je deviens parent d’élève.

Oui je cesse d’être prof. Je ne veux plus être prof. Plus comme ça.
Ce n’est pas une simple dispo. Oui je garde la sécurité de pouvoir retrouver mon emploi si besoin, mais je n’en ai pas envie. J’espère pouvoir trouver une manière de continuer à assurer ma contribution matérielle à la vie de la famille sans être prof, et même sans être salariée.

Je ne veux pas me reconvertir. Je n’ai jamais été convertie à l’éducation nationale. J’y ai été, en tant qu’élève puis prof, soumise, intéressée, impliquée, passionnée, révoltée, rejetée. Et c’est fini. Je ne peux plus supporter tout ça. Les réunions dans lesquelles personne ne écoute, la critique permanente, l’impossibilité de tout changement, les insultes sur twitter, le jugement voire le mépris envers les élèves, leur mine résignée-apeurée-colérique-fatiguée,
Et je ne veux pas retrouver ailleurs le même cortège d’émotions contradictoires.

Je veux vivre ma vie tranquillement, en ayant le temps pour ce qui est vraiment important pour moi, vous savez, tout ce qu’on adore faire en vacances, comme si les vacances ce n’était pas la “vraie vie”. Vivre dans un endroit paisible, dormir suffisamment, prendre mon petit déjeuner avec ceux que j’aime en regardant les oiseaux dans le jardin, pouvoir aller dehors et respirer, écrire, faire de la céramique ou dessiner tranquillement, jouer avec mon fils et écouter ses histoires qui sont de plus en plus à la fois logiques et abracadabrantes, discuter avec mon homme, lire, prendre soin de mes relations avec ceux que j’aime, préparer de bonnes choses à manger, soigner les fleurs et les regarder, prendre soin de l’endroit où je vis.
On pourrait dire : “tu ne demandes pas grand chose”. Mais vivre ainsi est complètement à contre courant! C’est comme si c’était le plus difficile à “obtenir”, ou plutôt à s’octroyer. Mais qui me demande de suivre l’injonction de travailler? Qui me demande d’écouter ceux qui me disent “Ah bon mais l’an dernier t’avais pas déjà pris 6 mois de congé parental?” d’un air mi-étonné mi-jugeant? Est ce que, moi-même, je peux envisager les choses autrement, par exemple l’idée qu’on a peut être pas besoin de deux salaires plein temps (et encore, dont celui d’un intermittent), qu’on peut peut être rallonger le prêt de la maison au lieu de vouloir la payer le plus vite possible etc etc, que peut être il y a plein d’idées auxquelles je ne pense pas pour dépenser moins d’argent et pour en gagner? J’ai toujours été absolument fascinée par les gens qui ne “travaillent pas” (et très jalouse), ou disons qui ne font pas un “vrai salaire” : illustratrice, potière. En me disant d’une manière malsaine “mais comment ils font”? Est ce que je peux imaginer que s’ils le font moi aussi je peux le faire? Que personne d’autre ne me demande d’être utile  de cette manière là  à la société, à part moi-même et que s’il se trouve toujours des gens sur ma route pour étayer cette injonction ce n’est que parce que je veux bien les écouter?

Je ne suis pas rentrée.
Mon fils oui.
Et ça se complique – ou pas.

Il est rentré dans l’école publique du regroupement. Sur le papier des bons points : une petite vingtaine d’élèves pour les 3 niveaux de maternelle confondus, des TAP plutôt bien organisés et variés (bon, surtout pour les plus grands), quelques enfants du village ou que l’on connait, le grand car jaune qu’il rêve de prendre.
Sur le plan concret des limites que l’on connait déjà. Une maitresse pas toujours bienveillante au sens où je l’entends.
Par exemple : mettre un enfant de 3 ans au coin parce qu’il a coupé la parole le lundi de la rentrée, je kiffe pas. C’est pas mon enfant qui est concerné, c’est un principe. Je vois pas l’intérêt du coin. Isoler un enfant qui est pris dans une émotions trop forte (colère par exemple), en lui expliquant qu’on l’isole car on ne veut pas subir son émotion, mais qu’on est là / expliquer à un enfant quand il rompt une règle (par exemple laisser parler celui qui est en train de s’exprimer et ne pas lui couper la parole) : OK. Mais mettre au coin je ne suis pas d’accord, et ça me parait une mesure humiliante si elle est faite devant tout le monde et comme une punition. je vois bien l’intérêt : celui de l’efficacité d’une classe calme par la peur de la punition, ce qui, comme chacun sait, marche, si on est très très sévère.
Le reste : ce sont des on-dit, une impression, des récits d’autres parents, d’autres années. Une conclusion toujours : c’est pas forcément l’école de rêve mais les enfants sont en sécurité et c’est le principal, elle est pas méchante et elle tape pas.

Hum : donc c’est ça ce qu’on attend de l’école? Une maitresse pas méchante et qui tape pas?Ah ben moi j’ai des attentes bien plus grandes envers l’école : que les enfants s’y sentent bien car ils y passent du temps, qu’ils y apprennent des choses, qu’ils vivent ensemble avec d’autres enfants et d’autres adultes, qu’ils découvrent des choses de la vie en société, que les adultes leur montrent par leur exemple comment on peut essayer de faire à plusieurs (ce qui en général semble quand même assez difficile pour à peu près tout le monde).

J’ai décidé d’être ouverte à la possibilité que ça se passe bien, à la possibilité que mon fils aime cette école et ai envie d’y aller le matin. De ne pas me braquer sur les choses qu’il me raconte (le coin) ou des détails comme le fait de ne pas avoir le droit de se mettre en chaussons (il faut savoir que j’ai un fils qui transpire abondamment des pieds et qui se retrouve avec les chaussettes trempées à la fin de la journée) alors que ce serait tellement simple et plus confortable d’avoir le droit d’enlever ses chaussures, ou l’obligation de rester assis à sa table.
Donc j’y vais en confiance, ou plutôt en ouverture.

Et je vais voir.
En revanche ce qui est sûr c’est que je ne veux pas que l’école l’écrabouille.
Et je prendrai les moyens nécessaires, quels qu’ils soient, pour qu’il soit heureux et épanoui, et qu’il ait envie de se lever chaque matin.
Pas comme certains des élèves que je ne vois plus, et qui me manquent.

 

 

 

 

 

 

 

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