De l’organisation au tri

En 2015 j’ai commencé à me passionner pour les méthodes d’organisation. Bon, j’ai toujours adoré faire des listes, avoir des petits carnets et autres « trucs de filles » (mais pourquoi diable cette appellation?). Mais là j’ai commencé à lire des méthodes. Genre des livres ou des sites ou des blogs spécialisés sur comment s’organiser. Comment faire des listes efficaces? Comment gérer son argent? Comment planifier ses menus sur la semaine? Comment ranger ses placards. Non, j’exagère un peu, mais pas tant.
En gros après quelques tours sur 2/3 billets bien utiles, vous savez ce genre de billets intitulés « 10 méthodes pour s’organiser » ou « les 10 meilleures applications pour être plus efficaces », j’ai vite choisi ce qui m’intéressait, en l’occurence GTD, soit «Getting Things Done »,  on peut télécharger un pdf qui fait la synthèse en français ici.

En gros, il s’agit d’abord de décomposer chaque tâche à faire en autant d’étapes nécessaires pour leur réalisation finale. Donc ne plus avoir sur sa liste : ranger le garage mais .regarder le format de l’ampoule du garage 2. acheter une ampoule 3. changer l’ampoule du garage 4. rassembler tous les outils dans un coin 5. faire une casse pour la déchetterie 6. vérifier les horaires d’ouverture d’Emmaus et de la déchetterie  etc etc, vous avez compris le principe. Ce qui déjà permet de visualiser les véritables choses qu’il y a à faire, le temps approximatif qu’elles prennent, et les tâches ou conditions y afférentes. Par exemple je ne peux plus mettre dans mon agenda sur une plage de 2 heures « ranger le garage » alors que j’ai désormais pris conscience du fait qu’il me faut d’abord aller acheter la bonne ampoule, ou à la fin faire un passage à Emmaus, à la déchetterie. Non, en fait je vais avoir besoin de plusieurs plages d temps à des moments distincts pour que cette tâche soit finie.

Ensuire, la méthode propose de faire tout ce qui peut être fait dans l’instant et de classer tout ce qui ne peut pas être fait dans une pochette indiquant le nom du jour où vous allez pouvoir effectuer cette tâche (parce que machin sera là, parce que vous aurez les deux heures nécessaires devant vous, parce que vous aurez pu entre temps appeler machin pour savoir truc etc) (pour reprendre l’exemple ci dessus : ce soir vous pouvez aller voir le format de l’ampoule, mercredi en allant au marché passer au supermarché acheter l’ampoule, samedi après midi commencer le tri, le samedi d’après faire l’aller retour Emmaus/déchetterie). Bon, comme cette histoire de pochette me semblait un peu démodée, j’ai opté pour une version numérique avec evernote, mon grand chouchou de cette pleine époque d’organisation. J’avais un carnet « tâches » et une note par jour du mois, et je pouvais copier/coller/ modifier (et même faire des liens avec d’autres notes puisque c’est là dessus aussi que j’avais mes cours du collège, mes carnets perso ou administratifs).

Un peu plus tard ma copine Victoire, très férue comme moi de tout un tas de centres d’intérêts variés qui nous enthousiasment beaucoup, m’a parlé de l’application TODOIST. Parfait, je pouvais appliquer parfaitement l’un à l’autre. En effet on peut y classer des tâches par type (famille/ boulot/ lectures…) et y attribuer des dates. Je l’ai installé sur l’ipad mais en fait j’ai arrêté de m’en servir car j’ai pu enfin pu m’acheter un ordi, et mon téléphone ne fonctionnait pas bien, et comme je refusais d’en racheter un autre avant qu’il soit complètement fini je ne pouvais pas l’utiliser comme smartphone.

Et aujourd’hui, je tombe en lisant un blog conseillé par une bloggeuse que j’adore,  Mamandala et Petit chou, sur son évocation de la méthode Flylady. Un truc d’une américaine ex bordélique qui donne tous ses conseils pour ranger sa maison et la maintenir propre, plein de petits pas à faire de jour en jour, du genre jour 1 nettoyer son évier à fond, jour 2 s’habiller complètement dès qu’on se lève maquillage inclus … dont la succession constitue ensuite des routines (celle du matin, celle du soir) qu’on apprend et que l’on efforce de répéter. Bon. je pense qu’il y a un an et demi j’aurai été voir le site en question. Mais là même pas.

Parce que j’ai trié. Et je me rends compte que j’ai bien avancé.

Je n’ai plus envie de faire des milliards de listes correspondant aux différents domaines de ma vie car je ne veux plus compartimenter ma vie en tranches de saucissons. Attention je n’ai jamais été cadre, dans une grande ville, mère de trois enfants. Mais déjà avec un enfant, à la campagne, un conjoint pas toujours là, un boulot de prof à plein, puis 3/4 temps, ça faisait du compartimentage et la course tout le temps, et l’impression de devoir faire plein de listes pour m’organiser et réussir à tout faire. Et la culpabilité de me dire : avec un boulot qui me laisse plein de temps (merci l’infusion du discours des autres) et un seul enfant je n’y arrive pas! Donc, quand même, j’ai plus ou moins toujours eu l’impression/ l’envie / le besoin de diviser ma vie en domaines d’intérêts / d’activités plus ou moins imperméables les uns aux autres. J’ai fait nombre de schémas pour essayer d’y voir plus clair dans ce qui constitue mon temps et ce que je fais. Et maintenant je n’ai plus envie de ça. Je n’en ai plus besoin non plus. Parce que je ressens un fil conducteur dans ma vie : les moments, les uns à la suite des autres. Que d’être attentive à ça me détache d’une définition de moi-même par l’extérieur (ce que je suis, mes « rôles »), voire, d’une définition de moi-même tout court. Ma vie ce n’est pas un ensemble de domaines, c’est la succession de cette subtile et fugace sensation d’être là, instant après instant. Et instant après instant, je fais un article pour mon blog, du ménage dans la maison, je vais voir mon fils qui dort, me faire une tisane. C’est tout.

Je ne ressens plus non plus le besoin de m’organiser de façon super efficace et rationnelle depuis que j’ai décidé de faire d’abord les choses dont j’ai envie. En premier. Ce qui est désormais mon seul principe d’organisation, et je me rends compte que c’est très efficace. Je disais toujours aux élèves dans les exercices et les contrôles : prenez le temps de regarder, et faites d’abord ce qui vous plait ou pour lequel vous êtes sûrs de vous, ça vous donnera confiance et vous ferez plus facilement le reste. Ils étaient, du reste, toujours très étonnés de ce conseil.
Et je me suis dit : ok : je fais ça pour moi.
Donc si je ressens l’envie de faire du piano, j’en fais (même s’il y a un tas de linge énorme et que je dois partir dans un quart d’heure). Si je ressens l’envie de travailler pour le collège, je le fais (même si c’est samedi soir et que normalement le samedi soir on fait rien). Et ça marche dans l’autre sens : si je n’ai pas envie de faire du piano, je n’en fais pas (même si j’ai indiqué dans mes priorités faire du piano tous les jours), si je n’ai pas envie de travailler pour le collège, je ne le fais pas (même si j’ai des copies à rendre).

En appliquant ça je me rends compte
1. que je prends beaucoup plus de plaisir à faire chaque chose que je fais,
2. que si je suis en retard, ben en fait c’est pas grave du tout (les élèves s’en fichent d’attendre un jour de plus, et le reste encore plus),
3. et en fait : que je suis moins en retard, y compris dans les tâches soi -disant rebutantes (les copies, ou le ménage, ou les factures).

Et puis : encore plus bizarre : il y a toujours un moment où j’ai envie de faire les choses que j’ai à faire. Par exemple : les papiers administratifs. Avant c’était toujours la corvée, je faisais toujours un peu par ci un peu par là (un mail, une facture), ne sachant jamais comment m’organiser et pestant toujours contre mon conjoint qui me laisse traiter complètement cette partie de l’intendance familiale. Maintenant j’ai un petit tiroir de mon mini bureau (ça aussi c’est une conséquence, heureuse, du tri, mais j’en reparlerai) dans lequel j’entasse les courriers au fur et à mesure où ils arrivent, dépliés (j’ai d’abord juste fait une lecture rapide pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une urgence vitale). Et croyez le ou non, il y a toujours un moment où j’ai envie de faire les papiers. Je mets de la musique, je me fais un thé, je prends les enveloppes, la carte bleue, le chéquier, le téléphone pour ne pas faire 10 000 allers-retours dans les escaliers, et c’est parti. Et en fait : j’aime bien faire ça! C’est super gratifiant! Je prends chaque papier, je traite ce qu’il y a à traiter, je fais un tas avec ce qu’il y a à classe, et à la fin je range ce que je dois archiver dans les classeurs, je mets dans mon sac ce qu’il y a a poster, et à la poubelle le reste. Efficace et super satisfaisant. Comme, grâce au tri, les classeurs sont beaucoup plus légers et que j’ai indiqué à chaque onglet le temps qu’il faut garder chaque type de papier (car contrairement au Japon de Marie Kondo, ici il y a des délais légaux détaillés sur le site service public), c’est très facile et très simple de savoir le peu que je dois archiver.

Cela m’a permis de réévaluer aussi mes priorités. Dans la théorie j’ai envie de faire ci faire ça. Concrètement, au quotidien, en fait j’ai envie de faire autre chose.

Ca m’a aidé à me rendre compte que la formation à Sciences Po l’an dernier et les idées de carrière qui me caressaient toujours l’esprit de temps en temps (j’aurais pu faire… je pourrais faire…), je m’en foutais en fait complètement. Que, passé l’enthousiasme des premiers mois, je n’avais jamais envie de faire les allers-retours à Paris une fois par semaine pour suivre ces cours intéressants certes mais pas du tout dans mes priorités personnelles.

Ou aussi que aller au collège, parfois je n’avais tellement pas envie que j’en avais des migraines ophtalmiques. Accepter que je n’ai plus envie d’être prof, c’est très dur. L’assumer face aux autres, en faire le deuil face à moi -même, c’est pas si simple aussi. Oui, dans la classe j’étais toujours bien, mais je matin j’avais pas envie, les réunions j’avais pas envie.

Et du coup, j’ai considérablement réduit la masse des choses à faire. Pourtant je fais toujours beaucoup de choses, dans différents domaines, qui demandent toutes d’êtres avancées régulièrement, mais mon attitude est différente. En fait : je ne sais pas si j’ai réduit la masse des choses à faire ou la quantité de pensées et d’énergie mentale que je mettais autour de toutes ces choses à faire. 

Donc, via le tri, je suis passée de l’organisation à l’envie.

J’entends déjà les gens me dire : mais on peut quand même pas tout faire en fonction de ses envies! Et pourquoi pas. Mais on a bien des devoirs quand même! Lesquels, en fait.

Oui j’ai la responsabilité, plutôt que le devoir, de prendre soin, plutôt que de m’occuper, de mon enfant, de ma maison – et aussi de mon corps, de mon être, et aussi de mes proches, des choses qui m’entourent – et aussi de mes pensées, de mes actes.

Suivre mes envies ne fait pas de moi une personne irresponsable, mais au contraire une personne beaucoup plus consciente de mes véritables responsabilités envers moi-même et envers les autres, qui ne sont peut être pas exactement à l’endroit où je les plaçait avant.

 

Et puis, je fais parfois quelques listes. Jolies, sur mon bureau, positives (pour améliorer la maison par exemple), réalistes (je me connais mieux), non systématiques (j’en fais ou pas… selon … mon envie).
Je garde le principe de ne pas penser à quelque chose que j’ai à faire si je ne peux pas le faire dans l’instant. Parfois je note dans mon agenda au jour où je pourrai le faire.
J’ai un joli cahier, pas pour m’organiser mais pour noter ce qui est bien passé dans ma journée, ce que j’observe de mon comportement (émotions/pensées/actes), ce que je souhaite vivre, ce que je vis déjà.
J’ai trié très radicalement evernote et désinstallé todoist.
J’ai abandonné complètement l’idée de planifier mes menus : je fais en fonction de ce que je sens et si j’ai pas ce qu’il faut ben tant pis.
J’ai trié ma maison et j’ai moins besoin de réfléchir au rangement vu qu’il y a moins de choses à ranger et que les choses ont plus facilement une place (même si c’est pas encore complètement serein).

 

Un motto : gratitude et concentration. Tant pis pour l’organisation.

 

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