Au tricot #1

Ce soir nous sommes allés au tricot.

Le coiffeur a du déménager ses quartiers dans l’ancienne bibliothèque, ce petit local près de la salle des fêtes où se tient cette réunion hebdomadaire organisée par le foyer rural. La mairie est en travaux, et il n’a plus accès à la salle dans laquelle il s’installe tous les mardi après-midi (le reste du temps, il coiffe à domicile. Parfois aussi dans le bar du village voisin, où il a un fauteuil ourlé d’un scotch à têtes de mort que mon fils aime regarder).

Quand j’arrive il est en train de ranger, il y a des revues sur la table, Gala, Chasse et pêche, l’une avec en couverture des fusils, que je cache au regard de mon fiston qui serait bien trop prompt à mon goût à s’y intéresser. Il n’y a pas vraiment de place pour le tricot, déjà que la salle est petite et que nous y avons très chaud quand nous sommes une petite dizaine.

Finalement nous allons dehors. Monique est déjà là, quand je m’assois sur le banc il craque et elle plaisante sur mon poids. Les unes et les autres arrivent, on fait la bise, on demande des nouvelles des enfants, des petits enfants, comment s’est passé la rentrée, en maternelle, au collège, en seconde, on dit que ce sont des passages. Marie était ATSEM elle raconte que l’inscrit avec qui elle travaillait faisait des accueils échelonnés, c’était bien, les enfants arrivaient 5 par 5, comme ça ils pleuraient moins, ceux qui entraient voyaient les autres déjà en train de jouer et ça leur donnait envie, ben oui t’imagines 30 gamins qui pleurent en même temps sinon c’est pas évident. Monique raconte : la première elle avait tellement peur de mal faire qu’elle pleurait tous les matins. Pourtant la maitresse disait : mais elle travaille très bien, mais elle a tellement peur de rater qu’elle se met à pleurer. Je demande : en maternelle? Non en maternelle ça allait, elle jouait, mais au primaire. Par contre le petit, c’est autre chose, si la maitresse lui demande de faire quelque chose et qu’il est occupé à ce qu’il est en train de faire, tu vas pas le déloger, il va pas bouger. L’autre jour il est allé se mettre directement au coin! Je demande : c’est sa première année de maternelle? Non la deuxième. il est allé s émettre directement au coin, tout seul, sans que la maitresse dise rien! Ah quand il est en train de faire quelque chose tu peux pas le bouger. Et pourtant à la maison je vais te dire il est bien tenu, hein, ça bouge pas. A table tu verrais le gamin, son père il a pris la place à côté de lui, ben je vais te dire ça moufte pas. Il finit son assiette hein, et sans demander l’avis au père.

Sakhina arrive, tee-shirt rose vif sur sa jupe à fleurs, elle s’est coupé les cheveux, on rigole, ça fait jeunette.

Il fait bon, on est bien dehors, faut en profiter parce qu’après ce sera pas pareil. Sakhina dit : quel jour on va prendre? Le vendredi c’est pas bien, ah non, le jeudi ça m’arrange pas, le mercredi bof, ben le lundi c’est bien, oui le lundi c’est bien. Parce que le mardi avec le coiffeur c’est plus possible, ben oui, il part vers les 6h. Et en plus comment veux tu tricoter avec une saleté pareille… Il nettoie pas? Il passe un coup d’aspirateur, mais il y a des cheveux partout alors. Oui puis c’est bien dans le bar. Sakhina dit avec son accent : c’est bien dans le bar, c’est joli, c’est chaud, et c’est bien pour elle. `

Le bar du village vient de réouvrir mi aout, je n’y suis pas encore allée, on ira tricoter là bas désormais. Faut quand même en parler au maire de cette histoire de coiffeur, il pourra pas aller dans la nouvelle mairie, ah non, c’est trop sale c’est cheveux qui trainent.

Chantal se lève pour aller faire un thé. Sakhina aussi, mais Chantal lui dit : ah non, toi, tu te repose. Elles demandent à la cantonade qui en veut, et reviennent avec des tasses, la bouilloire, des gâteaux.

Mon fils lit les BD qu’il a pris dans les étagères du local, encore croulantes sous des livres un peu usés. Chantal lui demande si c’était bien le Canada. TU y es allé à la nage? Oui, là bas on est allés à la mer et j’ai nagé. Oui, mais comment tu y es allé, à pied, en bateau? Ben non le Canada c’est très très loin j’y suis allé en avion. Ah et c’était bien l’avion? Ben oui j’ai volé dans le ciel. Et dans l’avion il y avait un dessin animé avec un gorille qui fait peur mais moi j’ai pas peur des gorilles et il y a aussi un camion de police mais le monsieur qui le conduit c’est pas un policier mais il y a des voitures de police aussi et les monsieur qui les conduisent c’est bien des policiers et il y a une course poursuite et après il leur dit chessez le feu! cessez le feu!

Chantal ne sait pas dans quoi elle s’est lancée. Elle continue de l’écouter pendant qu’il décrit tout le déroulement du dessin animé. On parle en même temps, le petit continue un peu plus fort, Chantal lui répond et nous parle aussi. Attention, le maire va porter plainte pour nuisances après 19h! On rigole. Le maire il va porter plainte et après le petit va s’expliquer et là attention,! Il sait pas dans quoi il s’engage! Rires. Il parle bien dis donc.

La discussion ronronne. Thé nature ou menthe? Ah ben avec Belkacem c’est sur qu’ils vont plus apprendre à parler, ils vont apprendre l’arabe alors comme ça. Ben écoute c’est bien d’apprendre l’arabe pourquoi pas. Toutes façons les politiques y disent un truc et pis la semaine d’après y disent un autre truc. Moi ce qui m’a énervé cet été c’est leur burkini. Franchement y’a quoi, 30 femmes dans toute la France qu’on mit ça et ça y est on nous bassine avec ça pendant un mois. En plus il parait qu’au Maroc les femmes elles ont même pas le droit de mettre ça our se baigner, non, elles mettent un maillot une pièce ou deux pièces. Moi c’est ça qui m’énerve, ça m’a énervé, pour un petit cas comme ça on t’en parle tout le temps. Oui, et on dit pas les choses qu’il faudrait dire. Moi parfois j’aimerais mettre un casque et écouter de la musique rien que pour moi, pas entendre tout ça en boucle. Moi j’ai pas de télé, je dis, comme ça au moins je vois pas les infos. Quoi, elle est cassée? Non on a pas de télé. On écoute la radio. Oui la radio c’est bien ils creusent plus en profondeur, c’est pas pareil. Monique vérifie mon rang, Sakhina se moque car je ne suis pas très bonne au tricot, ça fait 5 fois que je recommence.

C’est quoi cette poussière? C’est le tracteur qui vient de passer. D’un coup 3 ou 4 voitures passent. Le petit s’est levé, il en a un peu marre, il lance un peu les feuilles qui sont déjà tombées de l’arbre. Il passe derrière la haie et lance des cailloux. je vais le voir pour lui dire de ne pas dépasser la haie, de ne pas aller vers la route, il me dit Maman, je veux rentrer. Moi aussi. Va ranger tes livres et on y va. Je range mon tricot. Sakhina me dit you go? why? he is not doing anything wrong! it’s normal! Je dis yes, but he wants to go, he told me. Elle répond oh! dont do everything he wants! With two men at home dont do want they want you to do! Et elle rit très fort – elle est un petit peu sourde. Je vais laver deux trois tasses. Le coiffeur a balayé mais il a laissé tous les cheveux aux pieds du balai, sans les jeter dans la poubelle. Je retourne dehors, Monique est partie entre temps, rejoindre son cher et tendre.

On a pas parlé politique. Son mari est conseiller municipal. Lui aussi est contre la vente de l’ancien presbytère, mais je ne sais pas ce que tout ce petit monde pense de la pétition qui a circulé cet été, et qui a été remise au maire, pour suspendre la vente le temps qu’on discute à quoi pourrait servir cette maison dont les locataires viennent de partir. Je m’étais arrêtée chez eux l’autre jour pour dire bonjour et après je suis allée à la réunion organisée par des habitants pour discuter de tout ça, mais je n’avais pas osé le leur dire, alors je me sens un peu traitre. J’ai hésité à en parler tout à l’heure « alors vous en pensez quoi vous de cette pétition? » mais je sais maintenant qu’il faut savoir attendre et pas toujours tout nommer.

Le petit revient, il dit « au revoir tout le monde » et tout le monde rigole. Je fais des bises, à la semaine prochaine, on rentre, il court après mon ombre pour la rattraper, il écrase une prune trop mûre tombée sur le goudron au passage, il fait bon.

 

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