Dispo or not dispo

Et voilà.
J’ai les doigts qui me grattent (eczéma) et la tête qui tourne.
Je viens d’écrire, juste avant la fermeture du rectorat, ma lettre de demande de disponibilité à compter du 1er septembre 2016. Il est très tard, mais j’ai quelques chances pour qu’elle me soit accordée – c’est une demande de droit : élever une enfant de moins de 8 ans.

Rentrée hier de 10 jours de vacances avec mon fils et ma soeur, j’ai exposé rapidement à mon homme les quelques angoisses qui m’avaient étreintes pendant le séjour. Qui sont présentes depuis qu’ayant reçu mon affectation, je me suis rendue dans mon nouveau collège. J’ai été bien accueillie, j’ai trouvé des compagnons twitter, mon équipe d’HG a l’air très dynamique : j’étais contente.
Mais.
Mais toujours ce mais.
Mais la réunion où personne n’écoute et tout le monde parle, même le chef d’établissement n’arrive pas à se faire entendre.
Mais la journée de corrections du brevet où la collègue derrière moi ne cesse de soupirer “mais faut qu’ils s’achètent un cerveau” et autres “mais ils sont débiles”.
Mais cette sensation très double, de m’identifier à cette corporation, et à la fois de m’en sentir étrangère (comme dans n’importe quel groupe ceci étant).

J’ai une envie de très forte de travailler – et ici il y a un cadre comme je n’en ai jamais eu : je connais mes classes et mes manuels en juin (ça n’est jamais arrivé), j’ai une classe à moi (ça n’est jamais arrivé), qui est grande et lumineuse, j’ai un tableau blanc et un tableau numérique, un vidéoprojecteur fixe (ça n’est jamais arrivé), un ordinateur en place et qui marche (ça n’est jamais arrivé) et même des tablettes pour les élèves et pour moi. Bref des conditions géniales. J’ai des idées. Je réfléchis à mon tableau de compétence, à l’organisation des cours. Je retourne visiter ma petite communauté twitter de profs motivés. Mais en passant je lis les commentaires moqueurs à injurieux des “antipédagogo”. Je retrouve les débats qui n’en sont pas – oppositions de positions de principe sans aucune tolérance (de tous les côtés). Je ressens dans la salle des profs les tensions, les petites phrases sympathiques (remarques sur ceux qui “bouffent tous les projets” et “essayent de se faire bien voir”) et les non-dits pesants.

En fait tout simplement le mais c’est : je ne me sens pas bien.
Je rentre à la maison : je ne me sens pas bien.
J’y pense : je ne me sens pas bien.

Je cherche à me convaincre que ça va bien se passer.
Je me rappelle de tout ce que j’aime dans ce métier, de cette fin d’année si harmonieuse avec les élèves, de la joie d’enseigner, de cette sensation maintenant que “c’est facile” quand je suis en classe, du bénéfice de l’expérience et de la sérénité nouvelle que j’ai face à 35 adolescents.
Je cherche à me projeter positivement.

J’ai un temps partiel d’agrégée : ce n’est que 9 heures. Mon homme ne cesse de me dire “tous les gens avec qui j’en parle disent – quand même c’est ouf de gagner ce salaire pour seulement 9h”. Ca m’énerve, c’est pas une bonne façon de présenter les choses. Car en fait  9h c’est 3 jours au collège ( qui est à une heure chez moi). Donc 3 fois 2h de trajet. 3 fois une heure avant mon cours dans la salle des profs pour arriver en avance, préparer le matériel, être à temps, discuter un peu avec les collègues. 3 fois 1 à 2h – au moins après le cours pour discuter avec les élèves / les profs / la CPE, savoir ce qui se passe, être au courant, gérer le quotidien. La préparation des cours chez moi, la réflexion, la formation continue que je fais toute seule, et les copies. 9h c’est aussi 3 classes. 60 6e et 25 4e. Qu’il faut connaitre, suivre, accompagner, aider, encourager. Bref : c’est trois jours de boulot plein (et je suis plutôt efficace) et beaucoup d’énergie. Attention c’est ma manière de faire ce boulot mais je sais maintenant que je ne peux pas faire autrement. C’est ça qu’il faut mettre en relation avec le salaire. Avec bien sûr l’avantage des vacances et surtout de pouvoir s’organiser comme on veut, donc aller chercher le petit à l’école et bosser quand il est couché par exemple. Attention je ne dis pas du tout qu’on est mal lotis. Et j’ai plein de collègues qui font 22, 23h car ils sont poussés à prendre des heures sup car les postes ne sont pas remplacés et qu’il faut bien qu’il y ait quelqu’un devant la classe. Alors que dire de mon petit emploi du temps! Mais ce qu’il y a c’est que j’ai envie de faire d’autres choses dans la vie que d’enseigner!

OR : 3 jours de boulot plein alors que je veux 1) écrire 2) monter la compagnie et avancer sur le spectacle, faire en sorte qu’il prenne la dimension qu’il peut prendre 3) passer du temps tranquille avec mon fils 4) par dessus tout : RA LEN TIR et changer de mode de vie 5) prendre soin de moi, de mes proches, de mon environnement, tranquillement
et bien je sais déjà que ça tient pas.

La pression sociale (dans quel boulot tu gagne autant pour 9h et toutes ces vacances), et personnelle que je ressens est immense.
Pourtant je ne sais même pas bien quelle est ma peur : ne pas gagner d’argent? Passer pour une lâche/ me sentir lâche? Ne même pas être capable de faire ces 9h? Ne pas profiter de mes avantages acquis avec l’agrégation conquise de haute lutte? Ne pas profiter d’un congé maternité si je suis à nouveau enceinte? Le vide?
Un mélange de tout ça.

Je me dis : mais tous ceux qui disent “mais attends c’est génial ta situation” peuvent aussi passer le concours, au moins le capes.
Je me dis aussi : mais il y a plein de gens qui font le choix de ne pas faire ça, , quitte à être plus précaires. Pourquoi, moi, je dois m’obliger à combiner ce boulot de prof avec mes autres envies?
Je me dis : mais pourquoi je dis ça, je ne m’oblige pas à le faire j’adore ce boulot!

Oui j’adore ce boulot parce que j’adore bosser avec des adolescents, j’adore leur énergie, leur façon d’être. J’adore la sensation d’être utile. J’adore être leader, organiser, raconter. J’adore ce qu’ils me donnent.
Mais je dois prendre en compte une bonne fois pour toutes que l’Education Nationale m’étouffe et que je ne m’y sens pas bien.
Mon homme me dit : “il faut peut être passer la seconde”. Tous les ans c’est pareil, tous les ans tu as envie, et tous les ans à un moment ou à un autre tu angoisses. Il en a marre. Il est prêt à ce qu’on essaye de vivre sur un seul salaire, renégocier le prêt, faire des petits trucs à côté (on ne sait pas encore quoi) pour que ça tienne. Parce qu’il connait trop bien mes crises d’exczema et ma mauvaise santé, et qu’il est sûr que c’est lié à ça.

 

J’ai envoyé ma lettre de demande de mise en disponibilité.
J’ai peur et j’espère que ça va marcher.

 

 

 

 

 

 

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