Créer une école : de l’idée à l’envie

En septembre dernier je suis arrivée à mon nouveau poste, prof d’histoire-géo dans un petit collège rural, pleine d’envie renouvelle et de motivation. Récemment inscrite et active sur twitter, j’avais enfin un réseau de profs avec lesquels je partageais convictions, interrogations, pratiques. Je me sentait soutenue et valorisée d’appartenir enfin à une communauté professionnelle. Je suis allée à des rencontres du CRAP et me suis abonnée aux cahiers pédagogiques, j’ai lu tous les jours leur revue de presse éducation, j’ai potassé le blog Aggiornamiento histoire-géo, je me suis abonnée aussi à une liste d’échanges de pratiques, et lu les dizaines de mails échangés chaque semaine, j’ai fait des stages de l’ICEM pendant les vacances et essayé de faire entrer des principes de la pédagogie Freinet dans mon quotidien au collège, des stages intersyndicaux… J’ai suivi un MOOC sur les TICE en histoire géo, j’ai ouvert un blog pour mes élèves. Le tout avec 4 nouveaux niveaux et un collège qui bien sûr présentait les mêmes difficultés qu’ailleurs.

En janvier il y a eu les attentats à Charlie Hebdo. Twitter est devenu un lieu de haine, j’ai découvert la face sombre de laquelle j’avais été pour le moment préservée. J’ai été seule à la maison avec mon fils un long moment, et fatiguée. D’avoir à tout gérer, mais aussi d’avoir à me battre, en conseil de classe, tout le temps, pour expliquer mes idées, imposer une éthique, ou la taire et en souffrir. De me taire beaucoup trop en fait.

Et puis j’ai brulé un stop à 110, il ne s’est rien passé mais j’ai eu très peur. J’ai eu des migraines ophtalmiques des matins avant d’aller travailler : impossible de conduire et d’y aller. Un épuisement total, 1 mois d’arrêt et de vraie pause au printemps, salutaire, enfin reprendre vraiment pied.

Je crois que j’ai compris que c’était fini. Quelque chose était fini.
Si depuis que j’ai mon concours je n’ai pas arrêté les oscillations (être passionnée / être découragée), si j’ai déjà pris une dispo (pour travailler dans la culture, dans la restauration, une dernière année de vie complètement libre de tout), un 3/4 temps (pour passer l’agrèg), un 85% (pour être plus avec mon fils),
ce n’est pas uniquement parce que je suis volage, instable, que je ne sais pas ce que je veux dans la vie ou que j’ai des regrets mal placés (je n’ai pas poursuivi les études artistiques que j’avais commencé / je ne le digère pas / je n’accepte donc pas ma place actuelle),
ni uniquement parce que je suis fragile, que j’ai du mal à me fixer dans une seule chose, que j’ai toujours envie de plus ou d’autre chose.

C’est aussi parce que l’éducation nationale dysfonctionne franchement.
Qu’il n’y a pour ainsi dire  pas de formation commençons par là (et pourtant j’ai été la dernière génération à profiter de l’iufm qui a eu pour principal mérite, il est vrai non négligeable, de me faire rencontrer une poignée d’amis avec qui j’ai pu échanger toute l’année et au delà) / pas de médecine du travail / pour ainsi dire pas de ressources humaines etc etc.
Des recrutements absurdes et des procédures de mutations étranges (ou comment se retrouver, prof titulaire, le jour d’une pré rentrée, baladée dans 3 établissements différents avec à chaque fois une personne contractuelle nommée sur le même poste – bon tant mieux que la personne puisse voir son contrat renouvelé, mais quand le chef d’établissement inscrit sur mon arrêté ministériel le jour de la rentrée des élèves à qui je demandais ou je devais finalement me rendre me dit “d’aller à l’infirmerie pour calmer mes humeurs”, comment dire….? Et j’en passe et des meilleures).
Bon, ça tout le monde le sait (ou pas?) (peut être faudrait il le raconter en détail? mais je crois qu’on en est plus là. l’urgence est ailleurs).

Des collèges (=lycées = écoles) où les enfants se baladent de 8h du mat à 17h ou 18h avec des sacs énormes qu’aucun adulte ne voudrait porter, rester assis sans bouger sans parler comme aucun adulte ne saurait le faire (et sans regarder son smartphone!!!!! Regardez, allez, au hasard,  à l’Assemblée Nationale comme ils en sont loin…).
Des conseils de classes où quelqu’un dit en rigolant “BEP mécanique, mais il n’en est même pas capable ” (rires gras de l’assemblée). Mais je ne veux pas – complètement- blâmer mes collègues qui deviennent durs, cyniques, ou tout simplement dépassés. Moi qui ai déjà failli pleurer en cours de découragement tellement je ne savais pas comment faire, moi qui ai hurlé d’une manière débile, été dure sans même m’en rendre compte, craqué plus d’une fois. CECI DIT : chacun, aussi, est responsable de soi et de la manière dont il se gère dans ses responsabilités avec les autres, et en tant qu’adultes qui choisissent d’être enseignants elles sont GRANDES. Donc quittons ce métier si nous ne pouvons plus l’exercer, ou si nous pensons que les enfants sont bêtes. Et stop aux moqueries en salle des profs sur telle copie ou telle intervention, ou pire tel physique, tel élève. (et oui, on peut parfois rire pour décompresser, mais il y a la manière).

Donc oui : je décris une Education Nationale dans laquelle les personnels comme les enfants ne sont pas toujours heureux. Bienveillance? bonheur? mais quelle horreur, c’est pas pour ça qu’on est là.

Ben si.

On vit dans un monde extrêmement violent, dans une crise sans précédent dans l’histoire de l’humanité (je parle de la dimension environnementale, qui n’en est à mon avis qu’un signe).
Dans tout cela, il y a beaucoup de choses dont nous ne sommes pas maitres (et ne venez pas me parler de trier mes déchets, ou me dire que vivre à la campagne n’est pas écologique, il n’y a rien qui m’énerve plus que de reporter sur les individus tout le poids – et donc la culpabilité, alors que des tonnes de décisions politiques pourraient être prises qui auraient un impact gigantesque : exemple : promouvoir un vrai SERVICE PUBLIC du rail au lieu de libéraliser le transport en autocar et de favoriser le covoiturage – mais je parlerai de tout ça plus en détail bientôt).

Mais : il y a plein de choses qu’on peut choisir. Ne pas rester dans des situations/relations pourries. Comprendre nos émotions et les voir pour ce qu’elles sont, les laisser passer, essayer, toujours davantage, de ne pas les imputer à l’autre, de le laisser tranquille et de s’occuper de nos propres réactions. Faire des choix, des vrais choix. Se positionner clairement. Considérer que nos enfants apprennent plus en nous imitant qu’en écoutant nos maximes, nos préceptes ou nos ordres, et donc travailler d’abord nos comportements.
Par exemple.

Et donc : je me suis autorisée à lâcher 6 mois – j’ai tellement bien fait. Je me suis passionnée pour toutes les écoles alternatives qui se montent partout. J’ai pris de la distance et me suis dit que le principal était de construire avant tout ma relation avec mon fils, pour cela de travailler sur moi-même, et encore dans le couple aussi.
Et puis finalement…

Je vais retourner au collège, mais je crois que ce ne sera pas pour longtemps. Ce matin j’ai visité un petit théâtre dans le Cher, le Luisant. Place de la république les gens de Nuit Debout sont évacués par les CRS et un bol de soupe est jeté dans le caniveau.

Voilà en quoi je crois désormais. Le renouveau sera local. Je veux me concentrer sur une petite chose, mais la faire le mieux que je peux, et y être bien. Lâcher les institutions, la foi et l’espoir dans les institutions, est très difficile, surtout quand on a été un fervent militant du service public. Mais on en est plus là. Merci merci merci à tous ceux qui, dans l’école, dans les services médicaux, partout, restent dans l’institution et continuent à faire vivre des valeurs, réfléchissent, cherchent une éthique. Merci à tous ceux qui m’ont montré que c’était possible et fait croire que j’allais y arriver. Merci Merci Aline, mes copines twitter et tous ces instituteurs, ces profs qui font des trucs géniaux et il y en a des milliers. Merci d’y croire encore et d’arriver à le faire.

Je crois que pour moi ce sera ailleurs. Je veux pouvoir affirmer ce que je pense sans passer pour “exotique” ou “originale”.

Je rêve d’une école où les enfants et les adultes soient bien, contents de venir. Une école où l’on considère que le principal travail, c’est aux adultes de le faire, sur eux même. Une école où l’on peut faire la sieste quand on est fatigué, où l’on peut rester absorbé dans son jeu ou dans sa lecture, une école où l’on apprend à prendre soin de soi, de son environnement, des autres. Une école où l’on regarde le ciel et si possible un bout de jardin où qu’on soit en ville ou à la campagne. Une école ouverte sur son lieu de vie, le quartier, le village, ses “anciens”, les parents, leurs métiers, leurs compétences. Une école où les adultes sont là pour accompagner les découvertes et les apprentissages des enfants, leur apporter un cadre, une base à laquelle ils puissent se confronter, apprendre qui ils sont, des adultes qui ne leur montrent jamais ce qu’il faut faire, mais qui les laisse explorer ce qu’ils savent faire et qui ils sont. Une école où tous les adultes participent, pas de hiérarchie entre celui qui fait le ménage et celui qui “enseigne”. Une école où les enfants de 6 ans sont mélangés avec les ados. Peut être pas tout le temps, peut être que si. Une école où l’on peut recommencer autant de fois un exercice jusqu’à ce qu’on y arrive. Où l’on peut passer si l’on veut les examens de l’Education Nationale, et les préparer à son rythme, quand on se sent prêt. Une école où l’on peut ne faire que des maths pendant un an, ou que lire, ou presque. Une école où les connaissances et les compétences ne sont pas sanctionnés par un contrôle un jour, mais ancrées petit à petit. Une école où l’on sort, pour aller faire de grandes promenades, de la cuisine chez la mémé d’en face, ou des visites au musée. Où l’on peut s’arrêter si quelqu’un veut regarder quelque chose. Où on a le droit de dire si on est pas bien, si on ne comprend pas, si ça va trop vite ou trop lentement, si on est content. Où on apprend à dire ce que l’on ressent avec calme. Une école où il y a du silence et aussi du bruit.

Voilà l’école de mes rêves, celle où j’aurais voulu aller petite, celle où je voudrais enseigner, celle que je voudrais pour mon fils.

J’espère que le rêve va devenir projet.

 

 

 

 

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