De l’irréductibilité de l’expérience de la parentalité (ou pas)

Avant tout une petite mise au point de terminologie : je parle ici de parentalité car :
– Je pense qu’il y a quelque chose de commun dans ce que vivent l’homme et la femme à expérimenter le fait d’avoir (?) d’élever (?) de vivre avec un enfant au quotidien. Certes il y a une expérience spécifique des femmes (et des hommes probablement) dans le fait d’avoir un enfant, à la fois dans le corps si c’est leur enfant “biologique”, et dans les héritages sociaux (injonctions, répartitions des rôles…), et bien sûr je discute de tout cela principalement avec des femmes, mais le bouleversement de vie, les choix à faire, le face à face avec soi même etc, arrivent aux hommes comme aux femmes.
– J’observe autour de moi l’expérience de parents qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs génétiquement parlant et je constate évidemment, que s’ils font face à des questions spécifiques (adoption, familles d’accueil), ils ont aussi évidemment le package des questions de parents. Idem pour les couples homosexuels.

Donc je parle de l’expérience qui consiste,  au quotidien, à vivre avec un ou plusieurs petits êtres dont ils ont la responsabilité. Définition large de la parentalité (mais qui exclut tous ceux qui sont partis au 2e mois de grossesse par exemple, je ne vise personne).

La parentalité, donc, est elle une expérience irréductible? Est ce qu’elle est à nulle autre pareille au point qu’on manquerait une dimension fondamentale de la vie en ne l’éprouvant pas?

Une réflexion qui me poursuit… depuis que je suis mère, et depuis que j’en discute beaucoup avec mes amies mères, et surtout celles qui ne le sont pas. En novembre lors de l’anniversaire de l’une d’elles j’ai longuement parlé avec une jeune femme présente, approchant la quarantaine, sans enfants. Grande émotivité de part et d’autre. Marcher sur des oeufs et être tout à fait sincère. Dire ce que je ressens (: c’est radical), l’écouter, réfléchir ensemble.

Je suis fière d’être mère. Ma vie a basculé depuis que je suis mère. Je suis devenue pleinement amoureuse, pleinement heureuse, je comprends ce que peut être une façon de vivre l’instant présent comme jamais avant, mes choix sont plus simples, plus clairs, j’ai bien davantage confiance en moi, je suis beaucoup plus solide, sûre de ce que je veux (comme chemin, comme façon de vivre – si vous me parlez de métier ça va m’embrouiller très vite).

Mais aussi : j’ai choisi de vivre cette expérience de cette façon là ET mon enfant me l’a imposé aussi. Après une grossesse plutôt difficile psychologiquement à cause d’une conjonction de plein de facteurs, notre fils a  passé, littéralement, ses premiers mois à pleurer très fort, le jour, la nuit, ne pas dormir. J’ai mis deux ans à me remettre physiquement sur pied. Notre couple très fragilisé à la naissance a été soumis à rude épreuve (pas de nuits, même pas de sommeil, incompréhension de ces pleurs et inquiétude, etc). Et un jour nous avons choisi de dépasser, de prendre en main ce qui nous arrivait. Nous avons déployé chacun tout ce que nous pouvions, sommes allés chercher vraiment toute la force et l’amour que nous ne pouvions soupçonner avoir quelque part. Et nous avons réussi. Je ne dis pas que notre relation est parfaite ni qu’elle durera toujours. Mais nous avons réussi à bâtir la confiance, l’échange, un mode de vie qui nous plait, une harmonisation générale.

Et donc : je suis fière, ma vie a basculé, maintenant amoureuse, heureuse etc….

Mais est ce que ça vient uniquement du fait que je suis mère? Autrement dit :
1. Est ce que c’est parce que je suis mère que j’ai pu faire ce pas dans ma vie? Avoir la responsabilité d’un autre être m’aurait ainsi permis de dépasser des choses que je ne pensais pas pouvoir dépasser?
2. Ou plutôt : est ce que le fait d’être mère a plutôt joué comme un accélérateur de changement, de mutation comme aurait pu le faire une autre expérience radicale? 

D’où la question sur l’irréductibilité, ou pas. Je penche pour la deuxième hypothèse.

Devenir parent est une expérience radicale.

Le fait de ne plus être responsable que de soi change radicalement ta vie.
Concrètement : tu ne peux plus passer une semaine de vacances à t’avaler tout Millenium puis un Dostoievski sans vraiment manger ni vraiment quitter ton pyjama sauf pour aller courir. Tu ne peux plus faire de crise de spasmo quand bon te semble, au milieu du wagon de métro ou de ton salon. Si  en plus tu as choisi de déménager à la campagne, tu ne vas plus au cinéma.
Ca, on le sait par coeur, tous les parents le disent à longueur de journée, faisant peur aux nouveaux (surtout quand il s’agit de décider pour le 2e parce que là “t’as plus de vie”).

Mais : ontologiquement? Qu’est ce qui change?
Un être apprends à travers toi. J’ai lu quelque part qu’un pourcentage énorme, genre plus de 85% (j’ai pas la mémoire des chiffres ni des dates, oui je sais je suis prof d’histoire mais c’est comme ça, j’y arrive pas) des mots qu’un enfant connait à genre 3 ans vient de ses parents (je connais pas non plus les noms des acteurs d’ailleurs, mais on s’en fout à part que ça permet à mon cher et tendre de bien se moquer de moi à chaque fois qu’on regarde un truc ensemble. L’autre jour j’ai pris pour Mélanie Laurent une actrice qui avait au moins 60 ans. No comment). Bref : près de 90% du lexique d’un enfant avant l’école vient de ses parents.
Flippant. Bien qu’évident, puisque malgré la crèche ou la nounou, c’est quand même avec les parents qu’il vit.
Surtout si on l’applique à tout le reste, qui n’est pas aussi aisément mesurable : habitudes, politesse, façon de vivre, rythme, façon de faire les choses…. Evidemment on sait qu’ils apprennent par imprégnation, évidemment on s’émeut de tant de mignonitude quand ils reprennent avec naturel nos expressions d’adultes, mais on a du mal à se rendre compte et… il ne vaut mieux pas trop d’ailleurs sinon c’est plus que flippant. Mégasurflippant. L’autre jour une amie de ma soeur était chez nous avec ses deux filles. Elle est super calme ET super efficace. Le genre qui ne fait pas un geste speed, qui parle tranquillement, mais qui en deux temps trois mouvements a fait manger l’une, a changé l’autre tout en buvant un verre de vin et en s’en grillant une petite. Un modèle pour moi. Et son ainée ,du haut de ses 3 ans, moi qui depuis le début de la soirée essayait d’être aussi tranquille et étais plutôt fière  d’avoir l’impression, par la magie du mimétisme, de trop bien y arriver (mon trip “je suis méga calme” : c’est un truc auquel je m’entraine depuis mes 5 ans : dans la baignoire déjà je m’exerçais à parler doucement), me balance “pourquoi t’es toujours pressée?”. Bam. J’ai mis 3 jours à m’en remettre. Non mais vraiment ça m’a scotchée. Je me suis vue de l’extérieur, et vu aussi mon cher et tendre et je me suis dit : ben oui, on est speed. c’est comme ça. On va essayer de pas juger, on est comme ça. Mais du coup : le petit grandit au milieu de ça. C’est pas grave hein, y ‘a pire, c’est juste que ça va en partie le déterminer. Il s’imprègne d’un rythme qui autour de lui va vite, malgré tous nos efforts pour ralentir tout.

Et c’est comme ça pour tout. Si je fais plusieurs choses en même temps, si je mange vite sur le coin d’un table, si je me dépêche, si je juge les autres au détour d’une phrase : j’aurai beau faire tous mes efforts pédagogico-montessoriens, passer ma soirée sur des blogs de meufs géniales et mes week-ends à lire des bouquins de méditation (remarquez bien que tout ça reste de la théorie alors que la seule chose qui compte c’est de faire, mais ça c’est mon 2e grand trip avec “je suis méga calme” : les bonnes intentions), mon enfant verra une maman qui fait plusieurs choses en même temps, bouffe mal, se dépêche et juge. Et donc : il y a beaucoup de choses pour qu’il fasse ça aussi, au moins au début. Et s’il veut changer plus tard ça lui demandera d’énormes efforts.

Par conséquent, si l’on s’interroge un petit peu à ce qu’on propose à son enfant, comme lieu de vie, alimentation, médecine, écrans ou pas, livres (et déjà franchement ça fait un peu trop de sujets sur lesquels il faut tout le temps se positionner alors qu’en général on en sait quand même rien mais rien de rien), et surtout, dans nos attitudes,  et je dirais aussi dans notre façon de gérer nos émotions, voire dans nos pensées (qui j’en suis sûre génèrent des choses autour de nous : c’est quand même pas pareil d’être avec quelqu’un d’optimiste que quelqu’un de râleur, on ne se sent pas pareil), on change.

Parce que :
1. On doit prendre des décisions, se positionner, assumer nos choix (face au conjoint d’abord, à l’entourage, à la société en général) = confiance en soi, meilleure connaissance de soi, voire acceptation de soi (par exemple j’ai mis 6 mois à accepter que je n’étais pas très à l’aise avec l’assistante maternelle de mon fils, parce que j’avais envie d’accepter nos différences, et puis je l’ai dit, il est parti à la crèche, et c’était bien : déjà ça s’est très bien passé avec elle et on a eu notre première “vraie” discussion à ce moment là, et puis voilà : je suis comme ça, j’ai certaines envies, façons de faire, si je les respecte au lieu de les juger tout va beaucoup mieux).
2. Si on veut quelque chose pour notre enfant, il faut avant tout l’incarner soi même = effet miroir = grosse motivation pour évoluer. Evidemment chaque enfant a sa personnalité, très marquée depuis sa naissance. Mais beaucoup de ses comportements reflètent les nôtres. Or un examen poussé de notre propre fonctionnement révèle souvent des choses pas très agréables. Je ne supporte pas que les gens jugent hâtivement mais…. hum, ok, je dis du mal des gens qui me saoulent ou m’énervent. Je voudrais que mon conjoint soit calme et posé mais… hum, ok je me dépêche tout le temps. Etc etc. Et bien sur ce qui nous énerve chez les autres est souvent ce sur quoi on arrive pas à changer soi même. J’ai eu une mini révélation là dessus cet été (oui je sais c’est très banal comme réflexion psycho mais c’est comme les chansons d’amour, le jour où on est amoureux et qu’on comprend, c’est pas pareil le coup de soleil) en lisant le livre de Marie Kondo sur le rangement (qui fera l’objet d’un prochain billet). Elle souligne en effet qu’on ne peut faire le tri chez soi en donnant à ses proches les affaires dont on ne veut plus (le syndrome des petites soeurs qui ont dans leur garde robe tout plein de vêtements ayant appartenu à leur grande soeur et qu’elles ne portent jamais car elle ne les aiment pas), ou pire, en laissant quelque part une pièce plein de toutes nos archives. Ce qui m’a permis de me rappeler que petite je rangeais ma chambre parfaitement et posais devant ma porte tout ce qui ne me convenait pas dans mon rangement sans le ranger, que j’avais engagé le tri de toute ma maison en laissant au moins 3 m3 d’affaires dans le grenier de mes parents, mais surtout que cette façon de faire reflétait mes comportements dans bien d’autres domaines.

(Nina Simone je t’écoute en boucle en écrivant, ta chanson découverte cet après midi je la trouve extraordinaire et elle me rends tout à la fois un peu mélancolique).

Voilà,  avoir un enfant, en ce qui me concerne, radicalise mon expérience de la vie au quotidien et mes questions sur le monde, sur moi-même, sur les autres. Je me suis dépassée physiquement, psychologiquement (et spirituellement si tant est qu’on puisse se “dépasser” spirituellement) comme jamais.

 

Mais : n’est ce pas le cas de toute autre expérience radicale? Vivre la guerre doit faire le même genre d’effet accélérateur. Faire une retraite de 3 ans. Construire une maison. Je ne sais pas.

Pour autant : peut-on dire que si on a pas vécu ça si on ne vit pas ça, il y a quelque chose de la vie qu’on manque? Puisque c’est bien la question, difficile, presque taboue, devenue courante avec des amies qui se disent que peut être elles ne seront jamais mères.

Oui, il y a quelque chose de la vie qu’on manque. Avoir le coeur qui s’arrête quand on constate que le petit n’est pas dans son lit, le trouver un étage au dessus dans le sien, voulant refaire un câlin, avoir eu peur, avoir envie de redescendre au salon, mais se dire que jamais ce moment ne se représentera à nouveau, le prendre dans les bras, redescendre, tendresse, oui rien dans la vie ne ressemble à ça, c’est vrai.
Mais c’est autre chose qu’on vit alors. Probablement autre chose de la solitude, autre chose de la relation à l’autre, et aux autres en général.
Et puis, c’est la manière dont on vit les choses qui fait la différence. Vivre en étant sans cesse noyé dans le flot ininterrompu et bavard de ses pensées et leurs résidus, ou vivre en faisant une chose à la fois, une seule, vivre pour vivre, juste pour être en vie : pour moi c’est là la seule différence. Et encore, ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est un continuum constant entre l’un et l’autre comme deux pôles. C’est un peu comme ça que je vois les choses. Tout le reste, où on vit, ce que l’on fait, ce que l’on vit, finalement…?

 

 

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s