Femme de marin

Je ne pensais pas un jour être femme de marin.
Incarner le pilier, la maison, la stabilité. Rester là. Le soir, les enfants couchés, la vaisselle faite, le balai passé, m’essuyer les mains, m’assoir à la table, me faire une tisane, ranimer le feu, seule, fatiguée, heureuse aussi.
Rester là alors que l’autre part. Fêter ses retours, appréhender ses départs, de nouveau, s’étonner d’en avoir peur, s’étonner de les vivre bien, finalement.

Je me croyais aventureuse, j’avais la bougeotte, je déménageais tous les ans, pour une autre ville, une autre vie, d’autres gens, ruptures radicales, beaucoup trop, qui font mal des années après. Je me suis targué de pouvoir faire tenir toutes mes possessions dans une voiture, le coffre, les sièges arrière et avant, pas de meubles, les livres, les affaires courantes, tout tenait. Combien de fois ai-je brutalement claqué la porte, tout enfourné dans la voiture, en larmes, en sanglot, roulé des heures en larmes, en sanglots, pour rejoindre un havre provisoire avant de faire un choix impulsif et m’installer ailleurs.
Je croyais qu’étais là mon identité, j’en faisais une fierté, je suis insaisissable, on ne peut m’attacher. Je croyais que c’était un signe de liberté.

La maison, la campagne, le jardin, c’était une image, un rêve lointain, un horizon non questionné. Ce dont j’ai envie un jour. C’était sûr. Offrir à mes enfants ce que j’ai eu moi, courir dans les champs, grandir avec la présence chaude des animaux, l’espace et le ciel immense comme terrain de jeu, le temps qui se déroule à l’infini.

Ce qui est arrivé.
Et aujourd’hui je mesure le caractère illusoire de ces deux idées.
Bien sur je n’étais pas libre, je mentais sans même m’en rendre compte, enchainée entravée assommée au sol.
Quant à l’image d’Épinal, est ce la vie que je veux, en réalité, la vie qui me va, que je choisirais maintenant? Je ne sais pas.
Mais je peux dire que je suis pleinement heureuse. Je pense à Emmanuel Carrère. Dans D’autres vies que la mienne (p332) “J’ai quelques fois entendu dire que le bonheur s’appréciait rétrospectivement. On pense : je ne m’en rendais pas compte, mais, alors, j’étais heureux. Cela ne vaut pas pour moi. J’ai longtemps été malheureux, et très conscient de l’être; j’aime aujourd’hui ce qui est mon lot, je n’ai pas grand mérite tant il est aimable .

Ce qui a changé, c’est que je sais où je suis, je sais ce que j’ai choisi, et je l’ai effectivement, consciemment, pleinement choisi, et donc tout est différent.

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